«Travaux forcés»: contre le présent éternel de la pauvreté

L’ouvrage de Ducharme tente d’affranchir le vocabulaire employé pour décrire la pauvreté du voile d’euphémismes qui le recouvre souvent.
Photo: Francis Vachon Le Devoir L’ouvrage de Ducharme tente d’affranchir le vocabulaire employé pour décrire la pauvreté du voile d’euphémismes qui le recouvre souvent.

En novembre 2015, l’ex-ministre du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale Sam Hamad déclare en point de presse que chaque citoyen, en particulier l’assisté social, doit déployer des efforts « pour améliorer son sort et gagner sa dignité ». Gagner sa dignité, vraiment ?

« Ce n’est pas que Sam Hamad qui dit ça, c’est ce que veut la rhétorique libérale [au sens idéologique, et non partisan]. Ça paraît gros, je sais, mais qu’il faille gagner sa dignité sur le marché du travail, pour le libéralisme économique, ça va de soi », s’exclame Olivier Ducharme, dont l’essai Travaux forcés. Chemins détournés de l’aide sociale plaide pour un droit inconditionnel à l’aide sociale, tout en se mesurant à une question à 100 piastres (une question qui ponctionnerait donc sérieusement la prestation d’une personne vivant seule avec 648 $ par mois) : « Pourquoi tolérons-nous la pauvreté malgré la richesse de nos sociétés ? »

Le maillon faible

Adoptée au Québec en 1969, la Loi sur l’aide sociale « a toujours constitué le maillon faible de l’ensemble des services sociaux », regrette le chercheur à l’Observatoire de la pauvreté et des inégalités au Québec, dont l’ouvrage tente d’affranchir le vocabulaire que l’on emploie pour décrire la pauvreté du voile d’euphémismes qui le recouvre souvent. « En fait, quand nos gouvernements parlent d’aide sociale, ils parlent rarement de personnes pauvres, alors que les personnes à l’aide sociale sont des personnes très pauvres ! »

Malgré des montants de prestation que l’on pourrait difficilement qualifier de plantureux (représentant aujourd’hui 53 % du seuil de la mesure du panier de consommation, considéré comme un niveau minimal de revenu), une image de tire-au-flanc, fier de mener la dolce vita au crochet du niais contribuable, noircit dès 1969 la réputation de la personne assistée sociale. Un portrait qu’entachera davantage la campagne du premier ministre Robert Bourassa et de ses Boubou macoutes à partir de 1986.

« C’est une perception qui n’est pas qu’enracinée dans la population. Les gouvernements l’ont toujours nourrie, cette image-là de la personne assistée sociale, en la présentant comme quelqu’un qu’il faut réhabiliter, comme si c’était une maladie, la pauvreté, observe Ducharme. Et c’est toujours leur faute s’ils sont pauvres, han, c’est jamais la faute d’un système économique qui met les humains en compétition les uns avec les autres. »

Pour en finir avec la contrepartie

À la fois plaidoyer et chronique des hauts, mais surtout des bas, de la protection sociale en Occident et au Québec, Travaux forcés défend en son coeur l’idéal d’une aide sociale dégagée à la fois de ses rapports avec le marché de l’emploi, mais aussi de la logique de la contrepartie, qui récompense un prestataire en échange de sa participation à certains programmes de retour au travail (la carotte) et le pénalise s’il ne s’y plie pas (le bâton).

Depuis l’entrée en vigueur du programme Objectif Emploi en avril dernier, tout nouveau demandeur d’aide sociale doit absolument s’engager dans un processus d’insertion à l’emploi, sous peine de voir 224 $ retranchés de sa prestation. Une décision vastement décriée par les organismes de lutte contre la pauvreté, pour qui ces mesures mettent à mal la notion d’inconditionnalité en plus de permettre aux employeurs de faire fleurir les petits boulots précaires, auxquels la personne assistée sociale devra se soumettre sans rechigner.

Mais comment alors aider les pauvres à s’élever au-dessus de leur condition ? « C’est en donnant assez d’argent aux gens pour qu’ils puissent vivre dignement qu’ils vont éventuellement trouver une plus grande liberté d’agir », répond Olivier Ducharme, aux yeux de qui une majoration des prestations d’aide sociale est impérative.

« Quand t’as pas assez d’argent pour vivre, t’es pris dans un piège et tu ne peux pas entrevoir ce que tu pourrais faire pour te sortir de ta situation. T’es coincé dans un présent éternel. Chaque fois que tu franchis un mur, il y a un nouveau mur qui se dresse devant toi. »

En proposant que l’on renoue avec l’essence de certains mots, comme justice sociale, mérite et réussite, l’essayiste interroge plus largement un monde du travail définissant aujourd’hui l’individu jusqu’à la moelle, au-delà de son éducation et des liens qui l’unissent aux autres. Le mot « richesse » devrait ainsi désigner un désir de « vivre selon certaines valeurs humanistes, comme l’entraide, le courage et l’ouverture sur la souffrance d’autrui. »

« Ne pas travailler ne constitue pas un crime », ose même écrire Olivier Ducharme, des propos presque séditieux au coeur d’une époque pour laquelle il n’est jamais trop tôt pour se rouler les manches et faire flamboyer le dragon qui sommeille en soi.

« Je sais, on va me traiter de naïf, mais la vie humaine devrait avoir une signification au-delà du marché du travail, non ? Ne devrait-on pas respecter la dignité de chacun en permettant à tous de se nourrir, de se vêtir, de se loger convenablement ? Ce n’est pas le marché de l’emploi qui devrait décider de ça. Pourquoi on devrait adopter la logique de la croissance infinie pour parler de dignité humaine ? Le néolibéralisme nous dit que l’être humain va être libre quand il va être libre financièrement, mais c’est assez limité comme liberté, non ? »

Travaux forcés

Olivier Ducharme, Écosociété, Montréal, 2018, 224 pages

Chemins détournés de l’aide sociale