Le temps retrouvé de Gautier Battistella

Le romancier français Gautier Battistella
Photo: Source Grasset Le romancier français Gautier Battistella

Jusqu’à quel point peut-on effacer son passé, le réinventer ? C’est le genre de question qui hante l’auteur français Gautier Battistella. Et en bon romancier, il n’y répond pas directement.

Ce que l’homme a cru voir, le titre de son 2e opus, emprunté à un vers du Bateau ivre de Rimbaud, fait planer le mystère et joue sur l’ambiguïté. « Je voulais laisser supposer aux lecteurs qu’il y avait dans mon roman une reconstruction de la réalité, mais juste laisser supposer… », indique Gautier Battistella, barbe de deux jours, sourcils arqués et gestes amples.

« Je voulais surtout laisser poindre l’idée que la réalité donnée à lire dans mon roman n’est peut-être pas la vérité », poursuit le jeune quadragénaire, découvert il y a quatre ans avec Un jeune homme prometteur. Un roman dense, intense et… prometteur, qui lui avait valu pas moins de trois prix du premier roman, dont le Québec-France Marie-Claire-Blais.

Le héros de Ce que l’homme a cru voir, Simon, fin trentaine, porte en lui un secret inavouable. Dans sa jeunesse, il a commis l’irréparable. Mais il a toujours refusé de voir la réalité en face. Il s’est inventé de faux souvenirs, auxquels il a cru instantanément.

« Simon s’est fabriqué une innocence, il s’est reconstruit dans ce qu’il a cru voir et non pas dans ce qu’il a vu », précise avec une pointe d’accent du Sud l’auteur rencontré à Paris, sa ville d’adoption après une enfance passée dans la région de Toulouse, tout comme son héros.

Après vingt ans à Paris, Simon retourne sur ses terres, à la suite d’un coup de fil lui annonçant la mort imminente d’un ami d’enfance. Le passé qu’il avait fui va ressurgir. Lui qui a pour métier d’effacer le passé gênant et les mauvaises réputations des individus sur l’espace numérique pour leur offrir un avenir va devoir affronter ses propres démons. Et sa mauvaise réputation. Avant de se projeter dans le futur.

Le livre, qui donne lieu à des retournements inattendus, est divisé en deux parties. La première au il, complexe, déconcertante par moments ; la deuxième au je, plus fluide. De l’une à l’autre, ce que l’on croyait acquis est remis en question.

Ligne de rupture

« Dans la première partie, j’ai volontairement voulu créer un personnage assez métallique, reptilien », souligne Gautier Battistella. Coupé de ses sentiments, distant avec les autres, y compris avec sa femme, autant dire que Simon n’inspire pas d’emblée la sympathie.

« Je trouve que les personnages qui ne sont pas sympathiques sont plus passionnants en littérature, poursuit le romancier. On dit souvent que plus le lecteur trouve le personnage sympathique, plus il va aimer le livre, mais est-ce qu’on est tous sympathiques dans la vie ? Est-ce qu’on sait comment on réagirait dans telle ou telle situation, face à un drame insurmontable ? »

Il fait remarquer aussi que, chemin faisant, notre perception de Simon, enfant mal aimé, va changer. « On va se rendre compte que cet homme a une âme. Que derrière celui qui semblait si sûr de lui, c’est quelqu’un qui est dans un état de souffrance et de mensonge, qui se bourre de médicaments comme s’il essayait en permanence d’éponger la douleur. »

Finalement, à l’intérieur de lui-même, cet homme est demeuré un enfant, plaide l’écrivain. « Il n’a pas grandi, il est resté l’enfant fébrile qui demandait tellement à être aimé par sa mère, par son petit frère. Il croit avoir mis tout ça derrière, mais la ligne de rupture est aussi mince qu’une couche de glace. Il suffit d’un coup de fil pour que tout se fissure. »

Retour du fils prodigue, après vingt années de douleur, d’effacement, de réinvention du passé, Ce que l’homme a cru voir. Drame familial, qui traite de mémoire fracassée. Et de culpabilité. Mais aussi de la possibilité du pardon, de la rédemption.

« J’aime bien me dire qu’on n’est pas condamné à vie, souligne Gautier Battistella. J’aime bien me dire qu’il y a une possibilité d’espoir, même pour ceux qui ont commis des erreurs. J’aime l’idée de l’espoir. »

Parcours atypique

Gautier Battistella a une formation en sciences politiques et en journalisme. Il est aussi historien. Et journaliste gastronomique pour le guide Michelin. À la fin de ses études, ce petit-fils d’immigrants italiens et espagnols né d’un père ingénieur et d’une mère professeure de lettres a passé deux années en Asie, puis a fait du voyage un mode de vie. « J’ai fui l’entrée dans la vie active jusqu’au maximum », reconnaît-il. Aujourd’hui père de jumeaux de 4 ans et demi, devenu plus sédentaire, il s’est rendu compte qu’il lui était impossible d’écrire dans l’énergie du voyage. Le comble à ses yeux. « Si j’arrête d’écrire, je meurs », confie ce pourfendeur de l’autofiction, adepte de la littérature du XIXe siècle à la Flaubert, à la Balzac. Écrire, pour Gautier Battistella, « c’est comme si vous preniez un mur, et que vous dessiniez une porte avec un crayon. Vous ouvrez la porte, vous entrez. Et vous disparaissez. »

Ce que l’homme a cru voir

Gautier Battistella, Grasset, Paris, 2018, 240 pages