La fragilité des liens au coeur de la fiction française

Nina Bouraoui, Prix Renaudot 2005 pour «Mes mauvaises pensées», se distingue par un roman très personnel, servi par une remarquable écriture.
Photo: Guillaume Souvant Agence France-Presse Nina Bouraoui, Prix Renaudot 2005 pour «Mes mauvaises pensées», se distingue par un roman très personnel, servi par une remarquable écriture.

Crise du couple, de la famille, crise sociale et économique, extrémisme religieux, terrorisme, violence sous toutes ses formes… c’est dans un monde en déliquescence que nous invitent à plonger une bonne part des romans francophones annoncés dans l’Hexagone cet automne.

Liens amoureux

Un tournant de la vie (Flammarion, le 20 septembre), de Christine Angot, tient le haut du pavé parmi les 381 romans français de cette rentrée. Trois ans après Un amour impossible, réussite littéraire qui lui a valu le prix Décembre, l’auteure de L’inceste revient en force. Dans la foulée de ses écrits consacrés à ses déboires amoureux, dont Le marché des amants, elle fouille avec parcimonie et entêtement, pour ne pas dire obsessivement, sa vie sentimentale. Crue, comme toujours. Sans crainte de se répéter. Sans épargner personne, y compris elle-même.

La voici prise entre deux feux, entre deux hommes. Dont l’un n’est pas sans évoquer, mais sous un autre nom, le rappeur Doc Gynéco, qui était au coeur du Marché des amants. Peut-on aimer deux hommes à la fois, deux amis qui plus est ?

Sorte de Jules et Jim à la sauce Angot, Un tournant de la vie s’avère une formidable leçon d’écriture. Affinant son style si tranchant, tout en insufflant une part de tendresse, l’écrivaine de 59 ans se révèle plus que jamais en possession de ses moyens, de sa voix littéraire. N’en déplaise à ceux qui adorent la détester…

Nina Bouraoui, Prix Renaudot 2005 pour Mes mauvaises pensées, se distingue elle aussi par un roman très personnel, servi par une remarquable écriture. La question de son identité, et particulièrement de son identité sexuelle, est au centre de Tous les hommes désirent naturellement savoir (JC Lattès, le 28 septembre). Qui est cette jeune femme de 18 ans à la recherche de l’amour qui, après avoir grandi en Algérie, se retrouve, au milieu des années 1980, dans des boîtes de nuit parisiennes pour homosexuelles ?

Liens familiaux

Si le couple occupe une place de choix dans le 27e roman de la très récompensée et très lue Amélie Nothomb, les dérèglements familiaux sont loin d’être épargnés. Après la mauvaise mère, le mauvais père : Les prénoms épicènes (Albin Michel, en librairie) se veut en quelque sorte la face B de son livre précédent, Frappe-toi le coeur.


De livre en livre, l’auteur de Je vais bien, ne t’en fais pas autopsie les relations amoureuses et familiales houleuses. Les disparitions sont aussi une constante chez Olivier Adam. Dans La tête sous l’eau (Robert Laffont, en librairie), c’est une soeur qui manque à l’appel. Quand elle est retrouvée, son frère s’interroge sur les sévices qu’elle a subis lors de sa séquestration tout en tentant de la préserver… alors que les parents s’entredéchirent.

Un secret hante le personnage central de Ce que l’homme a cru voir (Grasset, en librairie). Cela a à voir avec la mort de son petit frère. Quand un ami d’enfance sur le point de rendre l’âme refait surface, c’est tout le passé qui ressurgit. Ce deuxième roman de Gautier Battistella, salué par le prix Québec-France Marie-Claire-Blais pour Un jeune homme prometteur, est des plus… prometteurs.

Plusieurs écrivains plongent dans leur propre passé familial. C’est le cas de Christophe Boltanski, lauréat du Femina pour La cache en 2015. Après avoir fouillé dans la branche paternelle de ses racines, le journaliste de 56 ans cherche à savoir dans Le guetteur (Stock, en librairie) qui était sa mystérieuse mère, avec en toile de fond la guerre d’Algérie. Curiosité littéraire en vue.

Il a rendu hommage à son père adoptif et s’est questionné sur sa relation tourmentée avec son père biologique. Éric Fottorino, autre auteur venu du journalisme, s’intéresse maintenant au destin de sa mère. Un destin proche du cauchemar. Mais Dix-sept ans (Gallimard, le 5 septembre) est aussi le portrait d’une battante.

La critique littéraire Olivia de Lamberterie célèbre la mémoire de son frère dans son premier livre, Avec toutes mes sympathies (Stock, en librairie). « Je voudrais tellement savoir où tu es. Juste pour être sûre que tout va bien », écrit-elle à celui qui s’est donné la mort à Montréal en 2015. C’est son père que fait revivre Laurent Seksik dans son neuvième roman, Un fils obéissant (Flammarion, en librairie). La relation d’adoration réciproque qui les unissait est au centre des propos de l’auteur, connu entre autres pour ses biographies romancées de Stefan Zweig et de Romain Gary.

Bouleversements mondiaux

Après sa dystopie 2084, Grand Prix du roman de l’Académie française, l’Algérien Boualem Sansal s’en prend de nouveau au fondamentalisme religieux dans Le train d’Erlingen ou La métamorphose de Dieu (Gallimard, le 5 septembre). On y suit les destins croisés d’une femme et de son double, l’une tentant de garder le cap dans une petite ville assiégée d’Allemagne, l’autre se révélant une victime collatérale des attentats du 13 novembre en France. Ces attentats nourrissent directement le nouveau roman de Yasmina Khadra, Khalil (Julliard, en librairie) : l’auteur des Hirondelles de Kaboul et de L’attentat se met dans la peau d’un jeune kamikaze au Stade de France.

Ex-reporter d’image en zone de conflit et ex-directeur de l’agence Capa, Pascal Manoukian s’est intéressé dans ses deux premiers romans au sort des migrants et des terroristes recrutés en Syrie. Dans Le paradoxe d’Anderson (Seuil, le 18 septembre), c’est la crise économique en France qu’il met en avant, par l’entremise d’un congédiement à la portée dramatique au sein d’une famille.

À souligner absolument : le retour à l’adolescence et au pays natal du Franco-Congolais Alain Mabanckou sur fond de décolonisation dans Les cigognes sont immortelles (Seuil, le 18 septembre). Et la plongée de Serge Joncour dans la violence de la Première Guerre mondiale. Chien-loup (Flammarion, en librairie) commence quand, un siècle plus tard, un couple croit s’installer dans un coin tranquille pour les vacances…

La guerre civile au Liban, vue par la lorgnette d’une relation passionnée entre une reine de beauté et un chef de guerre musulman : c’est ce que nous propose dans son deuxième roman Diane Mazloum, L’âge d’or (JC Lattès, le 28 septembre).

Une prostituée marocaine des bas-fonds de Casablanca devient une vedette de cinéma adulée, tandis qu’autour d’elle la pauvreté sévit et que le Printemps arabe s’annonce. Ce premier roman haut en couleur, très remarqué parmi les quelque 90 de la rentrée, est signé Meryem Alaoui. Le titre : La vérité sort de la bouche du cheval (Gallimard, le 26 septembre).

Jérôme Ferrari, lauréat du Goncourt en 2012, signe À son image (Actes Sud, en librairie). L’histoire d’une photographe qui a couvert la guerre en ex-Yougoslavie. Aussi une méditation sur le sens des images, en lien avec la mort.

Enfin, Maylis de Kerangal propose une incursion dans la vie d’une jeune peintre spécialisée en décors et en fac-similés. Un monde à portée de main (Verticales, en librairie) : roman très attendu de l’auteure de Réparer les vivants, Prix Médicis 2010 pour Naissance d’un pont.

L’affaire Émilie Frèche

Une famille française recomposée, dans le contexte post-attentat 2015. Un couple qui emménage avec ses deux enfants respectifs. Une cohabitation qui tourne à la catastrophe, à la violence. C’est ce que dépeint Émilie Frèche dans son dixième roman, Vivre ensemble (Stock, en librairie). Roman qui paraît dans un parfum de scandale : l’auteure est accusée par Séverine Servat de Rugy (mariée au président de l’Assemblée nationale, François de Rugy) d’avoir porté atteinte à sa vie privée et à celle de son fils. Résultat : un encart faisant part de ses réserves, inséré dans le livre… Beaucoup de bruit pour rien ? Le journal Le Monde descend en flèche Vivre ensemble, ajoutant : « Dans les affaires de ce type, on a toujours tort de demander l’interdiction d’un livre, mais il ne serait pas inutile, parfois, de s’interroger sur la nécessité de le publier. »

L’art et la vie

Plusieurs romanciers français s’inspirent de la vie d’artistes et d’écrivains célèbres. Jérôme Attal fait se confronter Giacometti et Sartre dans 37, étoiles filantes (Robert Laffont, en librairie). René Guitton s’intéresse à la relation entre Rimbaud et Verlaine dans Arthur et Paul, la déchirure (Robert Laffont). Dans Janet (JC Lattès, le 5 septembre), Michèle Fitoussi trace le portrait d’une précurseure du journalisme littéraire. Par l’entremise de l’Américaine Janet Flanner, correspondante à Paris du New Yorker des années 1920 aux années 1970, c’est à une incursion dans l’univers intellectuel et artistique parisien d’après-guerre que nous sommes conviés. Mais qui se souvient de Maria Schneider ? Sa cousine, Vanessa Schneider, trace le portrait de celle qui a été marquée à vie par son rôle dans le huis clos sexuel du cinéaste Bertolucci Un dernier tango à Paris, aux côtés de Marlon Brando. Tu t’appelais Maria Schneider (Grasset, en librairie) revient sur les déboires de cette abonnée aux drogues dures morte en 2011.