Une rentrée littéraire où les mots racontent nos désenchantements

Après un silence romanesque de neuf ans, Nadine Bismuth revient en force avec «Un lien familial», une histoire d’amour, un récit de mœurs ancré dans son époque.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Après un silence romanesque de neuf ans, Nadine Bismuth revient en force avec «Un lien familial», une histoire d’amour, un récit de mœurs ancré dans son époque.

Cela devait arriver. À force de faire défiler nos vies sur des écrans, dans un surprenant jeu de faux-semblants et d’apparences trompeuses, les questions induites par la mutation ne pouvaient que finir par contaminer, voire nourrir, la sphère littéraire.

Dans cette rentrée automnale, plusieurs auteurs ont décidé de regarder en face le monstre que l’humanité connectée est en train de créer, comme pour l’apprivoiser un peu avant qu’il ne nous avale.

Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir La précarité habite la fiction de Guillaume Morissette.

C’est le cas de Guillaume Morissette qui, deux ans après son Nouvel onglet (Boréal), traduction de New Tab (2014), se questionne sur la part de la révolution numérique dans le désenchantement de sa génération.

Le visage originel (Boréal, le 2 octobre) est la traduction en français par Daniel Grenier de The Original Face (Vehicule Press, 2017). Il suit dans toute sa précarité économique et émotive Daniel, 29 ans, artiste, urbain oscillant entre Montréal et Toronto qui, lors d’un séjour à Terre-Neuve, dans la famille de sa blonde avec qui il entretient surtout une relation amoureuse à distance, va laisser le choc culturel de l’instant éclairer les travers de sa culture numérique et du monde qu’elle façonne.

La précarité habite la fiction de Guillaume Morissette, tout comme elle guide dans Chez les sublimés (Le Cheval d’août, le 29 octobre), de Jean-Pierre Martel, les destins d’Emmanuel et de Vincent Sylvestre, deux frères au cœur de ce nouveau roman qu’il signe après son Comme des sentinelles (La Mèche, 2012). Le premier, après l’incendie de son appartement, renoue avec un ami qu’il n’a pas vu depuis dix ans. Le second cherche sa place dans une économie numérique qui a fait de l’illusion et de l’exploitation son moteur de croissance. Ensemble, ils vont sonder leurs déceptions, vont remonter le fil du temps, convoquer le passé et surtout mettre en perspective tous ces rapports virtuels qui éloignent parfois des autres.

Socialement, une distance serait palpable. Intimement, elle l’est tout autant, selon Nadine Bismuth, qui, après un silence romanesque de neuf ans, revient en force avec Un lien familial (Boréal, le 16 octobre), une histoire d’amour, un récit de mœurs ancré dans son époque, où la culture numérique de la demi-vérité et une morale reposant sur l’assentiment et les apparences peuvent aussi teinter la vie d’un couple de quadragénaires.

Histoire ironique

D’amour et de sourire en coin il va être question dans La chasse aux autres (Leméac, en librairie), de Thomas O. St-Pierre (Charlotte ne sourit pas, Miley Cyrus et les malheureux du siècle), qui pose ici, à nouveau, son regard cinglant et décalé sur une génération souvent laissée perplexe par la culture numérique qu’elle embrasse sans retenue. À l’intérieur, Édouard, un Montréalais, s’éprend d’une étudiante en art de New York après qu’elle a réalisé une entrevue avec un blogueur misogyne. Il prend le train pour la rejoindre, écrivant ainsi l’histoire ironique et tragique d’un jeune mâle confronté à la solitude du présent.

C’est que plus que jamais nous vivons « seuls ensemble », comme l’a écrit un jour la théoricienne de la modernité Sherry Turkle. Une idée aussi triste que forte qui trouve un écho dans Le modèle de Nice (Le Quartanier, le 24 septembre) de Patrick Brisebois. Constantin y écrit que sa « solitude n’aura pas été bonne » et ausculte tout ce qu’elle a éloigné de lui. Dans Ouvrir son cœur (Le Quartanier, le 23 octobre), signé Alexie Morin, c’est la terreur de rester seul à jamais qui habite ce récit d’une jeune fille distante et réfractaire à son environnement qui se sait difficile à aimer. Ailleurs, c’est la solitude paradoxale ressentie par une jeune mère de famille qui teinte L’ivresse du jour 1 (Leméac, en librairie), de Shanti Van Dun, et la solitude face à l’enfant qu’elle n’a pas eu qui donne corps à Mère d’invention (Triptyque), premier roman de Clara Dupuis-Morency.

Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Robert Lalonde

La solitude n’est pas que dans le corollaire de nos vies connectées. Elle peut aussi être dans la parole, comme va en témoigner Océans (XYZ, en septembre), premier roman de l’acteur James Hyndman, un assemblage de soliloques qui abordent les petites et grandes angoisses de la condition humaine. Elle va aussi se diffuser dans Un poignard dans un mouchoir de soie (Boréal, le 5 septembre), de Robert Lalonde, qui fait ici se rapprocher des solitaires abîmés par la vie dans une intrigue mettant en scène un professeur de philosophie à la retraite, une comédienne à la mémoire chancelante et un jeune paumé amoureux des belles lettres.

La face cachée des cailloux (L’instant même, le 6 septembre), de Chantale Gingras, va, lui, faire apparaître la solitude de Marc, personnage parmi d’autres, célibataire dans un triplex du quartier Saint-Sacrement à Québec, qui trouve dans les bruits et les odeurs produites par ses voisins les ingrédients qu’il faut pour exister dans un tout un peu plus grégaire.

Marc surmonte son isolement en suivant à distance en compagnie des autres. Un homme bien de son temps. D’autres le font par la mémoire et le souvenir, comme Jeanne qui, dans Les écrivements (Alto, le 25 septembre), de Matthieu Simard, part sur les traces d’un compagnon de jeunesse, Suzor, qu’elle avait pourtant promis de ne pas rechercher depuis 40 ans et son départ dans la neige un soir de décembre 1977. La maladie d’Alzheimer a atteint l’homme qu’elle veut revoir avant qu’il n’oublie.

Cinq destins marqués par le pouvoir


Martine Delvaux Photo: Pedro Ruiz Le Devoir

Thelma et Louise, de Ridley Scott, a marqué la jeunesse et la vie de Martine Delvaux. Dans Thelma, Louise et moi (Héliotrope, en librairie), elle remonte dans la mythique Thunderbird, en compagnie de Geena Davis et de Susan Sarandon, pour renouer avec la jeune femme qu’elle a été, mais aussi pour rendre hommage à des actrices et à une parole qu’elles ont contribué à libérer face aux pouvoirs et à l’abus.
Quand le peuple veut du changement, même les dictatures succombent. À Mahbad, la dynastie Bleed va en prendre la pleine mesure, alors que Vadim Bleed réclame un second mandat présidentiel dans une élection qu’il croyait jouée d’avance. Le thriller politique s’intitule Les Bleed (La Peuplade, en librairie). Il est signé Dimitri Nasrallah.

France Théoret Photo: Catherine Legault Le Devoir

Le pouvoir de l’Église sur le destin des femmes se retrouve au cœur de Théâtre de Dieu (Leméac, en librairie), roman, à l’écriture forcément juste et précise, de France Théoret. Une jeune fille, dans le Québec des années 1950, s’y retrouve coincée sur le chemin qu’on lui impose de suivre sans voir qui d’autre que le clergé pourrait l’aider à se rendre ailleurs.
Dans une Afrique où les religions manipulent et asservissent les femmes, Kerim, un Montréalais, part à la recherche de Mina, sa muse, dont une dernière lettre au contenu inquiétant a été suivie d’un long silence. De pouvoir il est question dans Mina parmi les ombres (Boréal, en librairie), d’Edem Awumey, d’un pouvoir obscur qui dicte la marche du monde.

Daniel Grenier Photo: Pedro Ruiz Le Devoir

Françoise, une jeune fille qui ne veut pas se faire imposer un chemin de vie, part sur les traces d’Helen Klaben qui, en 1963, avec Ralph Flores, a survécu pendant 49 jours dans la forêt du Yukon après l’écrasement de son avion. Le pouvoir d’évocation d’un reportage relatant le drame dans le magazine Life donne le combustible à Françoise en dernier (Le Quartanier, le 23 octobre), de Daniel Grenier.

À surveiller aussi

Mykonos, d’Olga Duhamel-Noyer

 

Sur la célèbre île grecque, quatre jeunes amis font l’expérience de la liberté et de l’amour. (Héliotrope, en septembre)

 

Le nombril de la lune, de Françoise Major

 

Des nouvelles ancrées dans une ville, Mexico, qui se dévoile autant dans sa modernité que dans sa barbarie. (Le Cheval d’Août, le 5 septembre)

 

Zoologies, de Laurence Leduc-Primeau

 

Il y a volontairement quelque chose de bestial dans cet ensemble de microrécits qui cherchent à saisir la réalité en passant par la chair. (La Peuplade, le 5 septembre)

 

Ce qu’on respire sur Tatouine, de Jean-Christophe Réhel

 

La fatigue et la solitude se rencontrent dans ce roman singulier, qui met Repentigny en connexion avec la planète Tatouine. Entre autres. (De Busso, le 12 septembre)

 

Effacé, d’Alain Raimbault

 

Entre la France et le Québec, entre la lourdeur des mots et l’humour, le narrateur parle à l’enfant qu’il a été et lui rappelle le passé violent qui l’habite toujours. (L’instant même, le 17 septembre)

 

Les amoureux du jour 2, de Pierre Cayouette

 

Cette histoire d’amour sur fond de premier référendum marque le retour à la fiction du journaliste, dix ans après Les jambes de Steffi Graf. (Druide, le 19 septembre)

 

Maïmaï, d’Aki Shimazaki

 

Dans ce dernier opus de la pentalogie L’ombre du charbon , signée par la romancière québécoise d’origine japonaise, Tarô fait la découverte des parties troubles de son histoire familiale. (Leméac, le 18 septembre)

 

Une affection rare, de Catherine Lemieux

 

C’est l’histoire d’une amitié amoureuse entre deux femmes dans le Québec du début des années 2000. (Triptyque, le 19 septembre)

 

Vingt-trois secrets bien gardés, de Michel Tremblay

 

Le prolifique écrivain revient en 23 nouvelles sur son passé en les écrivant à la troisième personne, comme pour faire croire qu’il ne s’agit pas de lui. (Leméac, en octobre)

 

Cadillac, de Biz

 

Dérek, ancien hockeyeur devenu vendeur de voitures, se souvient de l’histoire de son grand-père pour mieux embrasser celle de son peuple. (Leméac, en octobre)

 

Maman est partie chercher du lait, de Maude Goyer

 

Ce premier roman aborde le sujet délicat de la charge mentale et la façon dont elle peut faire basculer la vie de certaines mères. (Éditions de l’Homme, en octobre)

 

Le libraire et la femme sans histoire, de Gilles Tibo

 

Roman pour adultes signé par un habitué de la fiction jeunesse, le livre raconte une histoire d’amour dans le monde littéraire. (Québec Amérique, en octobre)

 

Faunes, de Christiane Vadnais

 

Dans ce premier roman que l’on dit imprévisible, une biologiste embrasse la fulgurance de la nature et s’approche des frontières troubles qui existent entre l’humain et la bête. (Alto, le 6 novembre)