Les mots de la mer

Marin lui-même, Yann Queffélec a pris la mer un nombre incalculable de fois et est passé tout petit des canots à rame aux voiliers, des baies abritées au grand large.
Photo: Ivan Bjelajac Unsplash Marin lui-même, Yann Queffélec a pris la mer un nombre incalculable de fois et est passé tout petit des canots à rame aux voiliers, des baies abritées au grand large.

C’est une invitation à prendre le large qui se déploie en 650 pages passionnées et instructives, et où figure 3298 fois le mot mer. Une centaine d’entrées consacrées tour à tour à l’Antarctique, au cap Horn, à la Méditerranée ou à la Baltique, à Éric Tabarly et à Robinson Crusoé dans un livre dans lequel un homme tente de dire le lien viscéral qu’il éprouve pour l’océan, les gens de mer, les îles et « cette liberté que l’horizon marin procure aux sens comblés ».

Loin de l’abécédaire habituel, l’écrivain d’origine bretonne, né à Paris en 1949, livre avec son Dictionnaire amoureux de la mer un récit très personnel, particulièrement fluide, où toutes les entrées paraissent s’arrimer les unes aux autres.

Yann Queffélec, Prix Goncourt en 1985 pour Les noces barbares, son deuxième roman, a abordé son sujet avec la liberté du romancier. Fantaisie, invention, souvenirs, cris d’alarme, son Dictionnaire est un peu tout cela. Auteur de 23 romans et de plusieurs autres ouvrages, dont un Dictionnaire amoureux de la Bretagne (Plon, 2013), Yann Queffélec a grandi près de l’Aber Ildut, face à l’île d’Ouessant dans le Finistère breton.

« J’ai presque su godiller avant de savoir marcher », confie au téléphone cet écrivain amoureux fou de la mer, confiné ce jour-là dans l’étuve parisienne plutôt que respirant l’air iodé de sa Bretagne tant aimée, véritable archipel atlantique qui forme à ses yeux « le coeur d’une étoile de mer ».

Vu d’ici, même si l’affirmation porte sans doute sa part de cliché, on a un peu l’impression que tous les Bretons savent naviguer, qu’ils sont du même sang de marin que Jacques Cartier, le tout premier des Français à avoir foulé notre sol.

« Vous savez que c’était mon frère, Jacques Cartier ! Et c’est d’ailleurs de l’histoire pas si ancienne que ça », s’enthousiasme Yann Queffélec, qui se rappelle avoir été frappé par la « poésie bretonne » des lieux lors de sa toute première visite à Québec.

« Ce n’est pas un cliché du tout, poursuit-il. Les Bretons, ils sont un peu tout. Ce sont des migrants, ce sont des gens de l’ailleurs. Ils sont prêts à partir et sont toujours un peu de passage là où ils sont. Et même quand ils sont paysans, ils peuvent se transformer en marins très rapidement. Puisqu’il faut y aller, on y va, on bouge, et on bouge par la mer. Et à côté de ça, il y a un peuple breton riverain qui est extrêmement navigateur et qui l’a prouvé au cours de son histoire. »

Marin lui-même, l’écrivain a pris la mer un nombre incalculable de fois, a passé tout petit des canots à rame aux voiliers, des baies abritées au grand large. « Tout de suite, très jeune, j’ai été sensible à la beauté des lieux, à l’horizon, aux odeurs, à la marée qui montait et qui descendait. »

Et de son propre aveu, il s’agit d’une passion qui ne résiste à aucune explication rationnelle. « Pourquoi j’aime la mer ? Je n’en sais rien. Montaigne n’a qu’à répondre à ma place : parce que c’est elle, parce que c’est moi. Et voilà tout. Elle, moi. Simple comme l’amour, un peu trop simple », écrit-il. « J’aime bien qu’il y ait un mystère des sentiments que l’on éprouve pour les choses et qui nous portent vers elles, ajoute-t-il en entrevue. Pour moi, c’est totalement mystérieux et ça me va très bien. »

Un état des lieux

Tout comme l’amour, la mer porte en elle un risque de naufrage. Cet élément de danger inhérent à l’univers maritime peut-il aussi nourrir la passion ? « Quand on aime la mer, ça veut aussi dire qu’on aime la vie », croit l’écrivain.

« Bien sûr, il y a cette sensation du danger, avec laquelle on joue un tout petit peu. C’est dangereux, je ne dirais pas que ça fait partie du plaisir d’aller sur l’eau, mais un tout petit peu quand même… On sait que l’on est un tant soit peu courageux lorsqu’on va d’un endroit à un autre en doublant des caps, en parcourant de longues distances sur l’eau. Et le fait d’arriver à bon port donne un léger sentiment de fierté, non pas parce qu’on a été plus fort que la mer, mais parce qu’on a été épargné par la nature. On a bien fait son métier d’homme, on a tenu compte de la météo. Et quand il fallait faire face, on était présent. Il y a aussi une conquête de soi-même à travers la mer qui est gratifiante », reconnaît-il.

Il est membre en règle de la sélecte association des Écrivains de marine, un véritable corps de la marine française créé en 2003 à l’initiative de Jean-François Deniau, qui vise entre autres à « favoriser la propagation et la préservation de la culture et de l’héritage de la mer ». Elle compte aussi en ses rangs une vingtaine de happy few portant le grade officiel de capitaine de frégate, tels que Didier Decoin, Erik Orsenna, Isabelle Autissier, Jean Rolin, Jean-Christophe Rufin et même Sylvain Tesson.

En plusieurs endroits de son Dictionnaire, l’écrivain dresse un constat plutôt alarmant de l’état de la mer et des océans. L’environnement surchauffe, la pollution s’étend, la planète et les océans multiplient les signaux de détresse. Mais la nature optimiste de l’écrivain prend malgré tout le dessus. « En réalité, je crois que ce n’est pas foutu, la mer, assure l’auteur du Charme noir et de Ma première femme. Et pourtant, tous les chiffres sont là pour nous dire le contraire. Mais on est des hommes. On est là pour que ça ne soit pas foutu. »

Tout comme on lance une bouteille à la mer, Yann Queffélec refuse d’abandonner l’espoir. « Même si on a toutes les preuves que la mer ne peut pas se redresser de tous les maux qu’on lui inflige, je ne sais pas comment, mais je pense qu’elle va s’en remettre. Je crois en l’homme et je suis sûr qu’il y arrivera. Mais il n’y a pas de doute, chacun doit se sentir responsable de toutes les mers en même temps et à chaque instant. »

Dictionnaire amoureux de la mer

Yann Queffélec, Plon, Paris, 2018, 650 pages