«Maternité»: briser les tabous

La lecture remet violemment en question les préjugés sur l’amour maternel, constamment nourris à grands coups de filtres Instagram.
Photo: iStock La lecture remet violemment en question les préjugés sur l’amour maternel, constamment nourris à grands coups de filtres Instagram.

« On t’a dit qu’il fallait parler aux bébés, qu’au petit d’homme le langage est aussi vital que le lait. Mais tu n’as rien à lui dire. La parole en toi s’est depuis longtemps asséchée. Alors tu l’abreuves de lait faute de trouver les mots. Et pour rencontrer ton enfant, te voilà contrainte de sonder les sources arides de ta propre existence. »

Dans son dernier roman, Françoise Guérin, psychologue clinicienne, spécialiste du lien parent-bébé, sonde les abysses de la maternité, aborde son incommensurable solitude, l’utopique idéal qu’elle représente, les opinions et les regards étrangers qu’elle présuppose.

Sujet tabou s’il en est un, la maternité comme désir inhérent et comme accomplissement de la féminité prend ici la forme d’un mythe brutalement déconstruit, à travers le désarroi, l’impuissance et le lent glissement d’une jeune mère vers l’isolement et la folie. Incapable de répondre aux codes qu’on lui impose, de créer un lien avec ce petit être étranger qui n’a pour elle rien d’un humain, qui ne semble bon qu’à hurler, à téter et à véhiculer des microbes, Claire, pourtant logique, calculatrice et organisée, perd pied avec la réalité et sombre dans la dépression et la paranoïa.

Dérangeant, bouleversant, par moments insupportable, le roman place le lecteur en spectateur d’une détresse habituellement ignorée ou tue, l’emportant dans le tourbillon de pensées d’une femme étouffée par la culpabilité et le désespoir. La lecture remet ainsi violemment en question les préjugés sur l’amour maternel, constamment nourris à grands coups de filtres Instagram.

Pour déconstruire les idées préconçues, Françoise Guérin opte pour l’extrême, alourdissant la lecture, entravant le réflexe d’empathie. Loin de se contenter de déstabiliser, elle fait le choix judicieux de brusquer, de choquer, d’effrayer, rappelant ainsi aux femmes qu’elles doivent se définir au-delà de la maternité, que cette dernière, même lorsqu’ardemment désirée et préparée, est une expérience unique qui ne s’élabore pas uniquement à partir d’un amour inconditionnel ou d’un instinct universel et ne sous-tend aucune comparaison. Révélateur et essentiel.

Maternité

★★★ 1/2

Françoise Guérin, Albin Michel, Paris, 2018, 475 pages