Histoire d’une photo: «c’était la fête pour Gérald Godin»

Pour saisir l’esprit festif et mondain du moment, la photographe Kèro s’est permis un photomontage comme elle en faisait quelques-uns à l’époque pour s’amuser.
Photo: Kèro Pour saisir l’esprit festif et mondain du moment, la photographe Kèro s’est permis un photomontage comme elle en faisait quelques-uns à l’époque pour s’amuser.

Le Devoir remonte cette semaine à l’hiver 1977, poursuivant ainsi son exploration des archives littéraires à travers des photos que nous décortiquons avec ses protagonistes. Cette fois, on s’invite à une grand fête, celle faite à Gérald Godin et fixée par la photographe Kèro.

« Ces deux-là, ils n’étaient pas saoulables. Deux piliers. Ils ont attendu de vider les dernières bouteilles avant de partir, à 7 h 30 du matin, et me laisser enfin aller me coucher. »

Dans le sous-sol d’une église de Montréal où il a déménagé récemment les archives de sa Médiathèque littéraire, Gaëtan Dostie, écrivain et poète, pointe deux personnages sur la photographie, avec amusement et nostalgie : Nicole Brossard, sur le côté, et Yves Préfontaine, en haut à droite. « Ils n’ont pas laissé une goutte de vin », laisse-t-il tomber en rigolant et en se laissant imbiber par les souvenirs agréables que le cliché fait remonter à la surface, une des photos de cette soirée du 22 janvier 1977, rue Berri à Montréal, dans l’appartement de Gaëtan Dostie. Soirée qu’a cherché à résumer la photographe Kèro, amie des écrivains, dans ce drôle de photomontage — elle en faisait quelques-uns à l’époque pour s’amuser — et qui saisit parfaitement l’esprit festif et mondain du moment.

« J’organisais des fêtes régulièrement chez moi, souvent début janvier, autour de l’anniversaire de Gaston Miron dont j’étais le secrétaire », résume celui qui apparaît, tout sourire — « et avec des cheveux », précise-t-il en rigolant — et vêtu de blanc, juste à droite de Gérald Godin. « C’est Miron qui m’a formé comme éditeur, qui m’a introduit à la communauté littéraire de l’époque. J’étais son petit chien barbet qu’il amenait partout. C’était des années exubérantes. »

Dans le 7 et demie de Gaëtan Dostie, cette exubérance trouve un terreau fertile et un décor complice que plusieurs photos prises au même endroit, dans le même salon, gardent désormais en mémoire. Au fil du temps, les Pauline Julien, Michèle Lalonde, Yolande Villemaire, Jean Simoneau, Jacques Renaud ou encore Clément Marchand, éditeur de Trois-Rivières, au centre de ce montage, pour ne nommer qu’eux, vont y converger, comme ici pour célébrer la victoire de Gérald Godin aux élections provinciales de novembre 1976.

C’était très simple. Tout le monde apportait quelque chose. Je me souviens qu’Hubert Aquin avait apporté la bouteille de la soirée, un jéroboam de vin français qui avait fait sensation. Je ne sais plus si c’est lors de cette fête, mais Gaston Miron n’arrêtait pas d’aller se servir des assiettes en disant chaque fois qu’il n’était plus capable de manger.

On se souvient de l’événement. Du cataclysme politique et social. Le 15 novembre 1976, dans la circonscription de Mercier, l’homme de lettres fait tomber le premier ministre Robert Bourassa par une avance de 3736 voix et 51,3 % des suffrages. « C’était une énormité, lance Gaëtan Dostie. Personne n’avait envisagé une telle chose. J’étais au local de Godin quand on a annoncé sa victoire, mais aussi celle du Parti québécois à cette élection. C’était surréel. »

Énergisant, aussi, pour toute une génération d’écrivains accrochée depuis des années à cette idée de donner à naître une littérature québécoise et qui soudainement se retrouve face à celle, de plus en plus probable, de donner à naître un pays.

L’espoir dans son cadre

« Tout le monde est optimiste. On a l’impression qu’on avance vers un pays. Cette photo montre l’espoir, celui de gens qui sont heureux, qui voient arriver un moment crucial et qui savent qu’ils vont être au cœur de cette histoire en marche. »

Les écrivains sont devant tous les possibles. Et ce soir-là, devant aussi un cipaille que Gaëtan Dostie a préparé et plusieurs autres plats apportés par les invités, dans cet esprit de fraternité et de partage qui circonscrit alors très bien ce temps et les grands rassemblements festifs organisés par et chez le secrétaire de Miron, dont la fille, Emmanuelle, alors enfant et pancarte à la main, a été placée au premier plan du cliché « Je suis l’aîné d’une famille de 10, dit Dostie pour expliquer son statut d’organisateur festif. Chez moi, les fêtes se sont toujours succédé. C’est dans mes gènes. »

Il ajoute : « C’était très simple. Tout le monde apportait quelque chose. Je me souviens qu’Hubert Aquin avait apporté la bouteille de la soirée, un jéroboam de vin français qui avait fait sensation. Je ne sais plus si c’est lors de cette fête, mais Gaston Mironn’arrêtait pas d’aller se servir des assiettes en disant chaque fois qu’il n’était plus capable de manger. On commençait ça vers 20 h le soir et ça se terminait quand il n’y avait plus de vin. »

« Unis dans le combat ». « Révolutionnaire, mais pas radicaux ». « Comme des frères et des sœurs ». Quand l’homme regarde la photographie, le bonheur de retrouver tous ces visages familiers le submerge et, avec lui, celui de revisiter quelques lieux de sa mémoire. « Miron et Godin étaient voisins. Ça finissait toujours chez l’un ou chez l’autre pour discuter ou regarder le hockey, raconte-t-il. Le cœur du groupe, c’était Miron, il était l’intime de tout le monde. Pour lui, la communication avec les autres créateurs était primordiale. Il composait son monde comme une famille.  Même si on était voisins, il s’endormait sur mon canapé à la fin de ces fêtes. »

Gaëtan Dostie se souvient de cette année, où les fêtes se sont succédé chez lui. « C’était l’année des Jeux olympiques. Il y avait le Solstice de la poésie cet été-là, qui a été l’occasion de plusieurs autres rassemblements du genre », plus petits, certes, mais toujours dans cette euphorie qui malheureusement n’a pas duré.

« Sur cette photo, on est trois ans avant le référendum de 1980 », fait-il remarquer comme pour éclairer le décalage entre l’excès et la joie dont il ne cesse de parler depuis le début de la rencontre et un présent qui en porterait, selon lui, beaucoup moins. « Qu’est-ce qu’on a braillé ce soir-là [le soir du référendum] ! Ça a été très dur. Ce genre de fête, nous avons arrêté d’en faire après cet événement-là. Nous avions aussi arrêté d’écrire, arrêté de croire et, quand on a recommencé, notre littérature décrivait alors plus un art de vivre qu’un idéal. C’était épouvantable. » Un temps sombre et persistant, dira-t-il, aveuglé, comme bien d’autres, par toute la lumière du passé se dégageant encore de ce cliché.