Femmes beat: Amérique, je t’ai tout donné, et maintenant quoi?

Hettie Jones et ruth weiss 
Illustration: Tiffet Hettie Jones et ruth weiss 

À quelques exceptions près, il a fallu attendre la résurgence du courant beat dans les années 1990 pour se rendre compte qu’il y eut autre chose que des « beat chicks ». Si les écrivains beat semblent appartenir au passé, les femmes de la Beat Generation appartiennent au présent, estime la spécialiste Jacqueline Starer. Profitant de la publication d’une anthologie établie par Annalisa Mari Pegrum et Sébastien Gavignet, Le Devoir est allé à la rencontre de deux d’entre elles : ruth weiss et Hettie Jones.

À 90 ans, ruth weiss (qui écrit son nom en lettres minuscules en signe de défiance envers l’idiome de son Allemagne natale, fuie lors de la montée du nazisme) n’a jamais été aussi populaire. Sujet d’un documentaire que prépare la réalisatrice Melody C. Miller, la femme aux cheveux bleu électrique avoue à l’autre bout du fil qu’elle n’a jamais donné autant d’entrevues : « Durant des décennies, personne ne semblait me connaître, et tout d’un coup, on s’intéresse à moi. »

Comme la plupart des écrivaines de la Beat Generation, weiss est une ancienne première de classe, une élève surdouée qui, après un court retour en Europe, revint aux États-Unis en 1949. Celle dont les haïkus allaient rendre jaloux Jack Kerouac habite alors à Chicago, dans le sous-sol d’un repaire de bohémiens. Des musiciens du South Side s’y rendent pour jouer du be-bop. Un après-midi, un ami lui dérobe un poème. Il la convainc de réciter sur scène avec les jazzmen. Et ruth créa un genre hybride… ou presque. « Je me suis toujours considérée comme une poète jazz. Le be-bop, l’improvisation, c’est mon truc. »

Après avoir quitté Chicago pour La Nouvelle-Orléans et New York, elle se rend à North Beach, en Californie, et rencontre des amis qui s’apprêtent à ouvrir un bar : le Cellar. Elle y travaille et y performe durant un an… Quelques années plus tard, le Cellar Jazz Quintet fera paraître un album accompagné de deux poètes : Kenneth Rexroth et Lawrence Ferlinghetti. ruth, elle, est déjà ailleurs, mais l’histoire officielle a le hoquet.

Elle est par la suite parmi la première cohorte à publier dans la revue Beatitude, aux côtés de Ginsberg, Ferlingetti, Kaufman et Brautigan. D’autres femmes, comme Leonore Kandel, se joignent au groupe sous peu.

La poésie de ruth weiss est décomplexée, comme sa prose et son théâtre : « Je n’utilise jamais d’adverbes, je suis le moins académique possible et je veux écrire pour qu’une personne qui ne sait pas lire puisse comprendre. » Pareil au cinéma. En 1961, celle qui jouera dans la quasi-totalité des films du néo-surréaliste Steven Arnold réalise son propre film : The Brink.

Ce film, qui a été sauvé par la Pacific Film Archive, fera son chemin en 1996 jusque dans l’exposition du Whitney Museum consacrée à la Beat Generation. C’est là que weiss voit Gregory Corso pour la dernière fois. « Tout un alcoolo, mais quelqu’un de pur, de merveilleux. Il jouait les voyous, mais était meilleur que la plupart des poètes de sa génération. Par-dessus tout, il avait réalisé que les femmes n’étaient pas reconnues à leur juste valeur. »

Ironiquement, weiss croit que le Whitney dédaigna les femmes poètes à l’occasion de cette rétrospective. « La directrice était une femme, en plus ! Je vais vous dire une chose que je veux dire depuis longtemps. Ce n’était pas simplement les hommes qui nous empêchaient d’atteindre le sommet… c’était aussi certaines femmes qui avaient des postes de pouvoir. J’ai connu des femmes du courant expressionniste abstrait qui n’étaient même pas invitées aux événements qu’on leur consacrait ». weiss concède que les choses se sont améliorées. « Je vois une tout autre tangente dans les solidarités féminines contemporaines. Et c’est à ça que je crois : l’entraide avant tout. »

Hettie Jones : ces voix en elle

De six ans la cadette de weiss, Hettie Jones a connu la consécration au début des années 1990 avec la publication de ses mémoires, How I Became Hettie Jones. Née Hettie Cohen dans une famille juive brooklynoise, elle est reniée par celle-ci après son mariage bouddhiste avec l’écrivain afro-américain LeRoi Jones, lequel la quitte pour s’engager dans le Black Power. « Ma mère avait compris que j’avais du talent pour l’écriture, alors elle me destinait au monde de la publicité. Ma famille m’a reniée. Celle de LeRoi m’a adoptée… et cela fait 60 ans que ça dure. »

La femme qui a corrigé les épreuves des Damnés de la terre pour Grove Press et coécrit la biographie de Rita Marley, No Woman No Cry : My Life with Bob Marley, fut aussi engagée dans une lutte pour plus de diversité dans les livres pour enfants. « C’était difficile d’avoir à lire des histoires et à répondre aux questions de mes enfants au sujet de l’absence de personnages ayant leur couleur de peau. »

Questionnée au sujet de tout ce battage autour de l’héritage des écrivaines beat, l’ancienne présidente du PEN Prison Writing Committe, qui enseigne encore la création littéraire à New York, a des réserves. Devant des affirmations comme celle de Jacqueline Starer, qui croit que les femmes beat ont été en grande partie les inspiratrices de la « nouvelle sensibilité » et de la « nouvelle vision » qui ont conduit les écrivains beat sur le chemin de l’expérimentation, elle encourage à la prudence.

« Je crois que c’est un peu ampoulé. Disons-le, la véritable image populaire qui a rejoint tout le monde, ce fut Jack Kerouac et On the Road. Il ne faudrait pas donner trop de crédit à une petite minorité qui a eu une influence tout aussi mineure sur la culture américaine. On le sait tous, c’est le jeune homme qui refusait le complet-cravate et le boulot qui était dans le vent… même si c’est exactement ce que je faisais, moi aussi. »

Beat, mais pas seulement

Quant à l’idée de voir son écriture reléguée aux marges à l’époque, elle nuance : « Je crois que LeRoi aurait absolument adoré me voir écrire plus. Mais je vais mettre une chose au clair, et je l’avais fait avec lui : je n’ai pas attendu pour écrire et publier parce que je désirais faire avancer sa carrière, mais bien parce que je désirais approfondir mon propre sujet. Je voulais écrire uniquement d’un point de vue de femme. C’est toute la différence entre moi et Diane di Prima, par exemple. Par ailleurs, l’écriture elle-même ne m’intéressait pas tant que ça à cette époque. Je dois une fière chandelle à l’écrivaine Denise Levertov et à Barbara Guest [éditrice de poésie au Partisan Review] pour leur influence. »

Pour Jones, le plus grand apport des femmes à la Beat Generation est la normalisation de certains comportements. « Peu importe à quel point nous étions beat, nous avions aussi un autre rôle à assumer… celui de mère, d’épouse, etc. Et dire qu’en plus de ça vous deviez être bohémienne, sexuellement libérée et tout [rire]. » C’est ce rôle qu’elle résuma un jour dans le poème Conduite téméraire [Hard Drive] : « J’ai toujours été à la fois / suffisamment femme pour être émue aux larmes / et suffisamment homme / pour conduire ma voiture dans n’importe quelle direction. »

Suggestions de lecture

Sur ma route. Ma vie avec Neal Cassady, Jack Kerouac, Allen Ginsberg et les autres
Carolyn Cassady, Denoël, 2000 (trad. Marianne Véron)
 
Mémoires d’une beatnik
Diane di Prima, Ramsay, 2004 (trad. Cécile Nelson)
 
Personnages secondaires
Joyce Johnson, Cambourakis, 2016 (trad. Brice Matthieussent)
 
How I Became Hettie Jones
Hettie Jones, Grove Press, 1996
 
Women of the Beat Generation : The Writers, Artists and Muses at the Heart of a Revolution
Brenda Knight, Conari Press, 1996
 
My Life with Jack Kerouac
Edie Kerouac Parker, City Lights, 2007
 
How the Beats Turned America on to Sex
Queer Beats (dirigé par Regina Marler), Cleis Press, 2004

Aux origines du mot «beat»

Le 16 novembre 1952, John Clellon Holmes publie dans le New York Times Magazine un article intitulé « This Is the Beat Generation » qui établit que John [sic] Kerouac a inventé le terme en question. Se référant originellement à l’idée d’être fauché ou épuisé, l’expression « beat » fut associée à la notion mystique de « béatitude » par Kerouac et Gregory Corso. À cette polysémie s’ajoutera une autre acception : celle du tempo et de la spontanéité inspirés du be-bop. Le terme existait depuis longtemps dans l’argot afro-américain avant que Kerouac et Burroughs ne l’entendent pour la première fois, en 1944, par la bouche de Herbert Huncke, légende du monde interlope que Kerouac décrira d’ailleurs à Playboy, en 1959. Le mot « beat » revient notamment dans Really the Blues, autobiographie du jazzman blanc Mezz Mezzrow, publiée en 1946, qui aura une influence sur les cercles bohémiens. Diane di Prima le mentionne dans Memoirs of a Beatnik, tout comme Neal Cassady dans Visions of Cody. On the Road portait à l'origine le titre The Beat Generation.