Fernand Ouellette, ou la tristesse implacable d’un homme choyé

Dans sa maison de Laval, où il a emménagé dans les années 1960, Fernand Ouellette vit entouré des souvenirs glanés au fil d’une vie bien remplie: livres, œuvres d’art de grands maîtres, correspondances avec certains des enfants terribles de la littérature.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Dans sa maison de Laval, où il a emménagé dans les années 1960, Fernand Ouellette vit entouré des souvenirs glanés au fil d’une vie bien remplie: livres, œuvres d’art de grands maîtres, correspondances avec certains des enfants terribles de la littérature.

Ils ont tout vu, tout vécu et beaucoup écrit. Le Devoir part cet été à la rencontre des doyens de notre littérature — des écrivains de 75 ans et plus — le temps d’une conversation au sujet de leur œuvre, du temps qui passe et d’un monde qu’ils ont vu se transformer.

Fernand Ouellette soulève une des dizaines de photos — celle-là en noir et blanc — composant son « musée intime », une collection de portraits de sa femme, de ses amis (Gilles Marcotte, Robert Marteau), de ses enfants et petits-enfants, posés sur la tablette d’une de ses innombrables bibliothèques.

Nous sommes en 1932. Fernand Ouellette a dix-huit mois. Sa première photo. « Je le regarde parfois, ce garçon, et je lui demande s’il est content de sa vie. » L’écrivain de 87 ans replace le petit cadre juste à côté d’une photo du monument funéraire familial, sous lequel sont déjà enterrés depuis 2004 son fils Jean et, depuis 2014, sa femme Lisette.

Est-il content de sa vie, ce garçon ? Fernand Ouellette répondra plus ou moins obliquement à cette question grave au cours des deux prochaines heures. Dans son « étude », cet appartement converti en atelier d’écriture sis au-dessus de la maison lavalloise qu’il habite depuis les années 1960, notre hôte joue d’abord les guides. Au mur, dans un couloir menant à une autre pièce croulant sous les livres : une eau-forte de Goya, achetée à Paris pour 150 $. Derrière son fauteuil de lecture rouge : une aquarelle d’Henry Miller — cadeau d’Henry Miller ! — inspirée de son roman Le sourire au pied de l’échelle.

En 1953, Fernand Ouellette déniche l’adresse du mythique écrivain américain — dénicher l’adresse d’Henry Miller n’était vraisemblablement pas si difficile que ça en 1953 — et amorce avec son aîné une correspondance qui durera jusqu’en 1958. « Comme tout Québécois, j’étais très naïf, très janséniste et ça a été une sorte de révolution intérieure. Ses livres et les lettres qu’on a échangées m’ont préparé au mariage, à la vie sexuelle. »

Nous aurions été ravis de jeter un œil aux dessins que Chagall lui a donnés lors de sa visite chez lui à Saint-Paul-de-Vence en 1970, alors qu’il réalisait un documentaire de deux heures sur le peintre pour la radio de Radio-Canada, mais Fernand Ouellette les a offerts à ses filles. « Un chacun, pour qu’il n’y ait pas de chicane. »

« La femme de Chagall m’a dit que c’était très rare qu’il offre des dessins, se souvient-il, visiblement enchanté de se raconter. Le premier, c’est un cœur avec des fleurs qui jaillissaient, et c’était écrit “Pour Fernand Ouellette” dans le cœur. L’autre, c’est un autoportrait où on le voit m’offrir un bouquet. »

L’absence de Lisette

Cofondateur de la revue Liberté. Lauréat du prix Gilles-Corbeil. Réalisateur d’émissions culturelles à Radio-Canada pendant 27 ans. Intime de trop d’écrivains importants pour en dresser ici la liste exhaustive. Professeur de poésie de Jean Leloup à l’Université d’Ottawa. Biographe du compositeur Edgard Varèse. Époux comblé pendant six décennies. Auteur d’une cinquantaine de recueils de poésie, de romans et d’essais. Même aux yeux de celui qui exigerait beaucoup de la vie, Fernand Ouellette en a mené une que l’on peut qualifier de riche. Et il le sait trop bien. « J’ai été chanceux. J’ai été un privilégié. Déjà, de pouvoir écrire, c’est énorme. »

L’existence étant ce qu’elle est — complexe, étrange, jouissive, douloureuse —, il ne suffit évidemment pas d’être satisfait de son passé pour couler jusqu’à sa mort des jours guillerets. « Le pire, c’est la perte de ma femme », confie l’octogénaire, ce que savent déjà ceux qui, l’automne dernier, ouvraient Où tu n’es plus, je ne suis nulle part (Éditions du Noroît), un recueil en hommage à son épouse en allée.

Traversé par les « élancements d’une absence inimaginable, / dans l’étroit suffocant du cœur », l’endeuillé y raconte avec une bouleversante fragilité « les jours [qui] se passent à vieillir / sur un glacier qui m’entraîne », tout en avouant à sa Lisette effectuer « une pression constante sur l’esprit / pour en extraire nos souvenirs ».

« Tant que ma femme vivait, ça allait bien », explique-t-il en feuilletant son « livre le plus intime », une œuvre qui, entre accablement et espoir, parvient à nommer toute la densité d’un amour au long cours, moins éloigné qu’on pourrait le croire de l’émoi du premier regard.

« Depuis qu’elle n’est plus là, je n’ai plus la même raison ni le même goût de vivre. Je peux dire que je m’en fous un peu plus. Si je pars, je partirai. J’ai assez écrit, assez vécu. Je n’ai pas à me plaindre de la vie, même si je n’ai plus l’énergie pour me lancer dans de grands projets. Je suis habité par une fatigue, par une tristesse, qui vient de la solitude. C’est une fatigue psychique. J’occupe à peu près seize pièces, et quand t’es seul dans seize pièces, ça paraît. »

Homme de foi depuis le tournant des années 2000 — il avait rejeté l’Église et par le fait même le Christ en 1960, comme la majorité des intellectuels de sa génération —, Fernand Ouellette contemple avec sérénité le moment où il quittera son enveloppe corporelle. Mais la foi ne devrait-elle pas aussi apaiser sa mélancolie présente ?

« Le rapport avec la transcendance, avec la divinité, n’a rien à voir avec ma vie psychologique, observe-t-il. La foi me permet de me maintenir à la surface, de ne pas couler complètement, mais elle ne guérit pas la souffrance psychologique. Ce qui est vrai, c’est que si je n’avais pas la foi et l’espérance, je n’aurais pas la même perspective de la mort, parce que même si ma femme n’était pas pratiquante ni croyante, je ne peux pas ne pas penser qu’elle a été sauvée. » Il ne peut pas ne pas croire qu’ils se retrouveront.