«La reine de miel»: l’autre reine des neiges

Du Mexique à Paris, de Saint-Hugues à New York, l’auteur passe d’une époque à l’autre, d’une famille à l’autre, sur sept générations d’apiculteurs.
Photo: Catherine Legault Le Devoir Du Mexique à Paris, de Saint-Hugues à New York, l’auteur passe d’une époque à l’autre, d’une famille à l’autre, sur sept générations d’apiculteurs.

Mais quelle mouche a bien pu piquer Simon Paradis, primoromancier, qui à l’aube d’une rentrée littéraire automnale dépose dans la grande ruche de la littérature une contribution étonnante, délicate, dense et riche, à l’image d’un miel de sarrasin, de genévrier d’Irlande ou d’hibiscus ?

L’apiculture ne semble pas avoir de secret pour lui, et cette connaissance fine et intime du monde des abeilles transperce l’intégralité de ce récit qui se promène à travers les époques, les territoires et les destins sur fond de production de miel.

À Saint-Hugues, de nos jours, dans une fabrique mellifère, le corps d’un homme qui n’est pas de la région est retrouvé sans vie, figé dans le contenu d’une cuve industrielle de miel d’été. Il n’y a pas de signe de violence. Pas très loin de la scène, l’inspecteur Chartier découvre un masque étrange composé à 100 % de… miel.

En 1867, Thomas Valiquet, apiculteur du Québec, prend le bateau en direction du Vieux Continent pour participer à l’Exposition universelle de Paris où il doit faire la présentation de la ferme canadienne, un modèle de ruche censé faciliter la récolte de miel et améliorer le niveau de santé des colonies. En chemin, il va faire la connaissance d’un dandy de l’Illinois, maître en miel dans son pays qui caresse l’idée d’importer des reines d’Italie afin de renforcer la génétique des essaims nord-américains.

Au VIIe Congrès international d’apiculture, à Québec, Uldéric, Camille et Dadant devisent sur la possibilité de mettre au monde, par croisement, une reine des neiges, soit une souveraine de la ruche capable de survivre un peu mieux à la rigueur des hivers canadiens. L’idée tient à ce moment-là du rêve. Elle va finir par se figer dans une mythologie, dans ces histoires un peu folles que partagent les apiculteurs entre eux.

Du Mexique à Paris, de Saint-Hugues à New York, Simon Paradis passe d’un lieu à l’autre, d’une époque à l’autre, d’une famille à l’autre, sur sept générations d’apiculteurs, comme une abeille passe des mélisses aux pissenlits, des mangroves salées aux bourraches ou aux jacarandas, pour donner un mythe apicole qui confère à des masques un étonnant pouvoir de transmission.

L’écriture est cristalline. Le souci du détail est évident et il nourrit dans cette épopée familiale et agricole chaque description des pratiques, des saveurs, des savoirs, tout comme de la douceur des moments ou de la violence des piqûres qui composent chaque étage de cet assemblage narratif rigoureux et à la capacité d’absorption très élevée.

Sur le bateau qui le mène en Europe, Valiquet évoque sa conception de la ruche, qu’il voit comme un tout, comme « une communauté où chaquemembre fait partie d’un équilibre qui permet la création d’un projet commun, le miel ». Un équilibre dont s’inspire Simon Paradis en laissant l’univers de ces insectes industrieux façonner un acte littéraire aussi cohérent que raffiné.

Extrait de «Reine de miel»

« Camille balançait les jambes et ses talons heurtaient le rempart de pierres de la balustrade de la terrasse Dufferin. Il admirait la reproduction de la tour Eiffel construite pour l’occasion à l’aide de neuf cents pots de miel fournis par les organisateurs du VIIe Congrès international d’apiculture. Camille venait d’avoir quinze ans et accompagnait Uldéric, son père, à cette réunion de l’élite des apiculteurs du monde. On lui reconnaissait déjà une grande sensibilité au comportement de l’Apis ligustica. Certaines mauvaises langues racontaient que ses immenses oreilles longitudinales frétillaient à l’approche de l’une de celles-ci. »

Reine de miel

★★★★

Simon Paradis, Marchand de feuilles, Montréal, 2018, 352 pages