La musique et l’écriture: se dévoiler ou se masquer

Simon Boulerice, Christian Guay-Poliquin, Stéphanie Boulay et Tristan Malavoy seront présents aux Correspondances d’Eastman.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Simon Boulerice, Christian Guay-Poliquin, Stéphanie Boulay et Tristan Malavoy seront présents aux Correspondances d’Eastman.

Les écrivains exercent cent métiers qui nourrissent leur imaginaire et influencent souvent leur processus de création. Du 9 au 12 août, le festival Les Correspondances d’Eastman propose de faire entrer les lecteurs dans les coulisses de l’univers littéraire des auteurs québécois.

Touche-à-tout et polyvalents, Stéphanie Boulay, Simon Boulerice, Christian Guay-Poliquin et Tristan Malavoy seront présents. Le Devoir les a rencontrés pour une discussion à bâtons rompus sur l’écriture, la musique et la performance.
 
Dans vos premières expériences en art et en création, est-ce la musique ou l’écriture qui est venue en premier ?
 
Tristan Malavoy: À l’université, je faisais de la musique avec des amis dans un groupe et je me découvrais au même moment une passion assez profonde pour la lecture et la littérature. Curieusement, ça a évolué comme ça en parallèle pendant un bon moment avant que je réalise qu’il existait des liens possibles entre les deux. Dans une soirée de lecture après la publication de mon premier recueil de poésie, j’ai décidé de chanter des extraits de poèmes et j’ai continué à le faire par la suite jusqu’à écrire mes propres chansons.

Christian Guay-Poliquin: Pour ma part, ce sont les chansons à texte qui m’ont amené vers la littérature. À l’adolescence, j’habitais en région et je passais des heures à me balader au volant de ma voiture. Les paroles prenaient une dimension que je ne croyais pas possible.

Simon Boulerice: Quand j’étais enfant, je carburais à la musique pop. À l’âge de 10 ans, j’ai commencé à écrire des chansons. Je voulais devenir chanteur jusqu’à ce que je mue lors d’un solo à l’église, un moment assez humiliant. J’ai donc dû me tourner vers l’écriture.
 
Stéphanie, bien que ça puisse paraître paradoxal étant donné le succès que tu obtiens avec Les sœurs Boulay, tu affirmes souvent être une auteure qui chante plutôt qu’une chanteuse qui écrit. Pourquoi ?
 
Stéphanie Boulay
: Contrairement aux garçons, c’est plutôt la littérature qui m’a amenée vers la musique. J’écris des histoires depuis très longtemps. À un certain moment, j’ai senti que j’étais capable de chanter et j’ai utilisé ce véhicule pour continuer d’écrire. Cependant, aujourd’hui encore, j’écris les textes avant de composer la musique.
 
Est-ce que tous les textes peuvent être mis en musique ?
 
Simon B. Je pense que tout texte comporte une certaine forme de musicalité, à condition d’être travaillé. Je ne suis pas de ceux qui considèrent qu’il y a des barrières entre les genres. J’aime voir comment la même histoire peut être supportée par différents véhicules, que ce soit des vases communicants.

C. G. P. C’est d’ailleurs un peu ce que veulent démontrer Les Correspondances d’Eastman. Par exemple, j’adapterai mon roman Le poids de la neige sur scène à partir d’une nouvelle que j’avais écrite comme matériel de base. La nouvelle, bien qu’elle raconte sensiblement la même histoire, se prête mieux à une lecture sur scène. Le quatuor Claudel-Canimex accompagnera la lecture du texte et lui permettra de prendre un nouveau souffle, de s’incarner différemment.

T. M. Bien qu’on puisse mettre toutes sortes de textes en musique, je ne crois pas que ce soit tous les textes qui y gagnent quelque chose.

Simon B. Je suis d’accord.

T. M. Il faut que ça permette de créer un objet nouveau. En poésie, les textes plus cérébraux, comme ceux de Mallarmé par exemple, peuvent comporter un aspect rythmique et une sonorité qui permettent d’explorer. Mais, pour la compréhension de ces textes, on est mieux de les lire tranquillement chez soi.
 
Est-ce que votre état d’esprit est différent lorsque vous écrivez pour un livre ou pour la scène ?
 
Stéphanie B. Pour moi, ces deux volets sont vraiment séparés dans le temps et l’énergie. Quand j’écris de la musique, je sais que ce sera pour être livré sur scène et je ne suis donc vraiment pas dans le même état d’esprit. Je puise à l’intérieur de moi, de mes expériences, de mes émotions en gardant toujours l’idée de représentation en tête. Quand je suis fatiguée de ça, je m’enferme chez moi pour écrire. Je peux alors parler d’autres gens, prendre la voix d’autres personnes.

T. M. Je ne connais pas l’exposition autant que Stéphanie, mais je le vois un peu de manière similaire. L’écriture me repose de la vie en général. J’ai l’impression que ça me donne accès à une autre personne en moi. Quelqu’un qui est moins présent au quotidien, qui me permet de faire émerger quelque chose de nouveau, de créer.

Stéphanie B. C’est un soulagement de ne pas avoir à plaire constamment, de me couper du regard extérieur pour apposer seulement mon regard sur ce que je fais. Pour moi, la musique, c’est le bruit, et l’écriture, le silence. C’est plus intime.
 
Est-ce que le texte devient alors une espèce de masque derrière lequel on peut se cacher, contrairement à la musique qu’on associe généralement beaucoup plus à l’artiste ?
 
Simon B. Pas nécessairement. Personnellement, je dis des choses très intimes sur scène. J’ai fait une lecture tirée de mon roman Géolocaliser l’amour où je me dévoilais beaucoup. Je savais que ce livre se mettait bien en bouche à cause de la façon dont il était structuré et versifié. En tant que spectateur, j’aime être déstabilisé et je pense que l’intimité le permet.

T. M. Je pense que ça fonctionne pour toi parce que tu es capable de l’interpréter, tu es aussi un comédien. En général, je ne pense pas être la bonne personne pour livrer des textes très intimes sur scène.

Stéphanie B. En ce moment, je travaille sur un projet d’album solo. J’écris toute seule pour la scène pour la première fois de ma vie. Je sens que je n’ai pas le même courage qu’avec l’écriture. J’ai l’impression de devoir plaire, de devoir préserver une image. J’essaie de briser ça, mais c’est très difficile.

C. G. P. Un texte est une construction. Il permet une liberté, autant celle de se dévoiler que celle de se cacher. En tant qu’être humain, on a tous besoin de se dire tout en conservant une part de secret en nous. La fiction le permet peut-être plus que la musique.

Les Correspondances d’Eastman

Du 9 au 12 août. L’auteure-compositrice-interprète Stéphanie Boulay fera entrer le public dans les coulisses de l’écriture romanesque et des chansons des Sœurs Boulay dans une entrevue sur la chanson et l’écriture animée par Dominic Tardif (vendredi 10 août, 9 h). Simon Boulerice et Tristan Malavoy seront les invités d’un café littéraire intitulé «La littérature à pleine voix» afin de discuter de la combinaison de leur écriture proprement littéraire à la voix parlée, en radio ou en musique (vendredi 10 août, 14 h 30). Enfin, le Quatuor Claudel-Canimex s’associe au jeune auteur Christian Guay-Poliquin pour offrir une version musicale du roman «Le poids de la neige» (vendredi 10 août, 20 h).