Les doyens de notre littérature: la résurrection de Suzanne Jacob

La découverte de l’écriture, pour Suzanne Jacob, s’est faite à l’âge de 18 ans à travers Pierre Jean Jouve, se rappelle-t-elle, en célébrant l’écrivain français mort en 1976.
Photo: Prix du Québec 2008 Rémy Boily La découverte de l’écriture, pour Suzanne Jacob, s’est faite à l’âge de 18 ans à travers Pierre Jean Jouve, se rappelle-t-elle, en célébrant l’écrivain français mort en 1976.

Ils ont tout vu, tout vécu et beaucoup écrit. Le Devoir part cet été à la rencontre des doyens de notre littérature — des écrivains de 75 ans et plus — le temps d’une conversation au sujet de leur oeuvre, du temps qui passe et d’un monde qu’ils ont vu se transformer.

Alors, c’est comment, vieillir, demande-t-on à Suzanne Jacob, après déjà une heure de jasette joliment décousue au sujet de son enfance en Abitibi (une région née au même moment que le surréalisme !), de son premier livre, Flore Cocon, qui paraissait aux éditions Parti pris il y a 40 ans, et de son dédain pour l’expression « grande dame de la littérature » ? « Une grande dame, ça fait enfantin. Ça résonne dans mes oreilles comme un gamin qui dit à sa mère : “Maman, maman ! Regarde la madame !” » Ce que ça lui fait, que d’être ici affublée du titre de doyenne ? Moue de dégoût.

« Eh bien, c’est comment, vieillir ? Je ne suis pas bien placée pour répondre à ça, parce que je suis morte cliniquement il y a un an et demi », annonce-t-elle tout bonnement. Effarant, mais pourtant vrai : l’entrevue allait selon toute vraisemblance se conclure sans que l’élégante écrivaine de 75 ans évoque cette méningite bactérienne qui a failli nous l’arracher.

« J’ai été trouvée chez moi par un ami lecteur avec qui j’avais rendez-vous. J’étais entre deux eaux. On ne savait pas si j’allais revenir. Puis je suis revenue. Alors j’ai perdu tout ce que ça signifie de vieillir. Je suis plutôt en train de découvrir ce que ça signifie de ressusciter. »

Parce qu’on est en 2018 ?

« Je suis vive, mais plus aussi vive qu’avant », blaguait-elle en début de conversation, sur une terrasse d’un restaurant d’Outremont, à quelques pas de chez elle. Plus aussi vive qu’avant ? La chanteuse, poète et romancière (Laura Laur, L’obéissance, Fugueuses) apparaît en tout cas toujours aussi interpellée par ce que l’air du temps charrie, et par toutes les saletés qui s’y déposent.

Le travail de l’écrivain : défendre la souveraineté de l’imaginaire face à tous ceux — politiciens, vendeurs, marchands d’opinions — qui tentent de l’usurper à leurs fins. « Chaque fois que j’ouvre la radio, j’entends cette phrase qui m’agace et qui ne veut absolument rien dire : “On est en 2018 après tout !” » Elle en rigole quand même, malgré le lancinant désespoir que lui inspirent ces formules stériles dans lesquelles se réfugient ses contemporains afin de se convaincre, en dépit de ce qu’elle considère comme des preuves du contraire, que « le progrès progresse » (pour citer sa chanson Anna, tirée de son inoubliable album de 1980, Une humaine ambulante).

C’est elle qui aborde en premier la controverse entourant l’annulation de SLĀV et de Kanata, et qui plaide la liberté totale de créer, en toutes circonstances, « à l’abri des maîtresses d’école. » Elle se remémore un débat ayant animé un jury auquel elle participait en 1980. Un auteur — un homme — souhaitait écrire un roman autour d’un personnage historique féminin, mais se voyait refuser sa demande de bourse à cause de son sexe. Une décision qu’elle ne digère toujours pas. « Si chacun prend son morceau de gâteau, si les gens et les sexes et les cultures vont chacun de leur côté, c’est la mort de l’imaginaire », pense celle pour qui, être féministe, c’est plutôt « lutter contre l’esclavage des femmes ».

« La découverte de l’écriture pour moi s’est faite à 18 ans à travers Pierre Jean Jouve », se rappelle-t-elle en célébrant l’écrivain français mort en 1976. « C’est lui qui m’a DONNÉ [elle appuie très théâtralement sur ce verbe] la féminité à travers ses personnages. Toute la féminité, c’est un homme — un homme ! — qui me l’a transmise par ses livres, en rendant vivantes pour moi des femmes dignes qui avaient une pensée à elles et qui faisaient des choix. »

La fragilité de la conscience

Après quatre jours dans le coma, Suzanne Jacob entreprend sa longue échappée de ce lieu lointain où « l’électricité n’avait pas encore été inventée. » « Mon fils, qui habite en Belgique, est arrivé d’urgence et il m’a dit dans l’oreille : “C’est moi maman. C’est moi, ton fils, Thierry. Je suis là.” C’est incroyable ce que ça m’a fait. Ça m’a dit que j’étais loin et que je devais me rapprocher. J’en parle et j’entends encore sa voix qui s’imprime, qui descend dans mon corps et qui organise tout. J’étais la mère qui entendait enfin la voix de son fils. »

Envisage-t-elle le quotidien différemment maintenant qu’elle a tutoyé le grand rien ? « Ça m’a fait découvrir la fragilité de ma propre conscience, mais aussi la fragilité de ce qui dit aux autres que nous sommes en vie », explique-t-elle en racontant comment la maladie l’aura rendue aveugle pendant quelques jours. « Je regardais les gens comme si je les voyais, mais je ne les voyais pas. Je pensais que la conscience, c’était plus solide que ça. Puis je me suis souvenue d’Anne Hébert, qui m’avait un jour dit que la frontière entre la normalité, qui peut être une folie, et l’autre côté de la normalité, est tellement fragile. Elle avait raison. Je l’ai vécu. »

La survivante est à nouveau traversée par une de ces incontrôlables, et déroutantes, quintes de rires qui ponctuent sans cesse ses phrases de nombreux points de suspension. « Encore hier soir, je travaillais à ajuster des choses dans un texte, à le rendre sonore. C’est comme des mathématiques, ou de la musique. On se demande tout le temps : est-ce bien ça, la voix du personnage ? Et quand je parle, il y a quelque chose dans ma tête qui continue de corriger. C’est pour ça que je ris autant. »