La colère de l’écrivain méprisé

Le 31 janvier 1980, rue Sherbrooke, Louise Anaouïl, alors jeune auteure, brandit sa pancarte pour dénoncer le mépris des éditeurs de livres.
Photo: Kèro Le 31 janvier 1980, rue Sherbrooke, Louise Anaouïl, alors jeune auteure, brandit sa pancarte pour dénoncer le mépris des éditeurs de livres.

Le Devoir poursuit son voyage dans le temps par le truchement de photos immortalisant des piliers de la littérature à des moments clés que nous décortiquons avec ses protagonistes. Cette semaine, un cliché de la photographe Kèro qui montre une manifestation contre l’Association des éditeurs canadiens, avec en avant-plan l’auteure et poète Louise Anaouïl.

Il y a un temps pour écrire et un autre pour être en colère. Surtout en 1980. Et surtout contre l’Association des éditeurs canadiens, qui alors profitent en choeur et avec mépris d’un rapport plutôt « féodal », disait-on à cette époque, avec les écrivains.

À l’autre bout du fil, Louise Anaouïl, qui sur la photo apparaît dans toute sa jeunesse, une pancarte revendicatrice à la main, dit ne pas se souvenir de grand-chose, mais finit tout de même par en dire beaucoup. « Cette journée-là, il faisait très froid », se souvient la poète, auteure de L’opale juillet (1980), de Dit 41 (1985) et de Laura (1979). Effectivement, les données historiques d’Environnement Canada indiquent un moins 16 degrés, enregistré en moyenne à la station McGill, cette journée-là. Et quelle journée !

Nous sommes le 31 janvier 1980, rue Sherbrooke à Montréal. À la demande de l’Union des écrivaines et des écrivains québécois (UNEQ), la colonie littéraire du Québec converge en effet devant la maison Arthur-Dubuc, angle Berri, où, dans le bâtiment du Club canadien, un club privé, les représentants des éditeurs tiennent leur assemblée annuelle.

« C’était une question de contrat type », dit Mme Anaouïl qui, au fil des années, s’est éloignée du monde des écrivains pour embrasser une autre carrière dans le domaine du jardin, de l’architecture, de l’aménagement extérieur. « À l’époque, j’étais responsable du bulletin de l’Union. Mais je ne savais pas que ma photo [cette photo, signée Kèro, photographe très connue dans le monde de la littérature] allait être publiée. Quand je l’ai vue, je n’étais pas très contente. Parce que je suis quelqu’un qui préfère rester dans l’ombre. »

Le temps a apaisé le mécontentement, mais pas totalement effacé la mémoire de la protagoniste principale de ce cliché. Car de contrat type il était bel et bien question. La chose était d’ailleurs la revendication principale de l’UNEQ qui, depuis sa fondation en 1977, souhaite changer le rapport de force entre les éditeurs et les écrivains.

« Le contrat type est sans doute une autre occasion de nous tenir debout comme “professionnels de la culture”, écrivait l’auteur Jacques Garneau dans une lettre publiée dans le bulletin de l’Union, et qu’enfin les quelques grains que nous demandons pour subsister soient un minimum de ralliement même pour les membres qui ont un gâteau un peu plus crémé. »

Sur les pancartes, les écrivains expriment leur façon de penser. « Écrire, c’est mourir un peu… beaucoup », proclame l’un. « Un contrat clair pour tous », ajoute un autre. « Encore faudrait-il qu’ils nous payassent », conjugue encore un autre. « Jean-Yves Colette [membre fondateur de l’UNEQ] avait écrit les pancartes, se rappelle Mme Anaouïl. On riait, parce qu’on les trouvait très bonnes. »

Contre le mépris

À cette époque, l’éditeur est loin d’être le complice de l’écrivain, particulièrement de ceux n’ayant pas les tirages nécessaires pour se faire un peu plus respecter. Le qualificatif « d’exploiteur » lui colle à la peau, lui pour qui « les écrivains ne sont qu’objets de mépris tout juste bons à assurer le versement des subventions quand vient le moment de faire croire qu’ils s’occupent de façon désintéressée de la littérature québécoise », peut-on lire dans la deuxième livraison du bulletin de l’UNEQ.

Le jour de cette manifestation, un représentant des éditeurs de livres vient d’ailleurs à la rencontre des écrivains pour leur servir une fin de non-recevoir. Quelques mois plus tôt, ces producteurs de bouquins avaient même réclamé du gouvernement qu’il retire de la loi 51 tout règlement qui rendrait obligatoire le versement de droits d’auteur. Autres temps.

Étrangement, en 2004, il était encore et toujours question de contrat type. L’UNEQ et l’Association nationale des éditeurs de livres (ANEL) ont cherché à s’entendre autour de cette même vieille revendication. Un vaste projet qui l’an dernier a débouché sur la publication d’un Lexique des termes usuels des contrats d’édition et reddition de comptes, qualifié d’« avancée dans les relations auteurs-éditeurs ». Et ce, 37 ans après la prise de cette photo, témoin d’une manifestation où les écrivains en demandaient pourtant beaucoup plus.

Louise Anaouïl assure toutefois que son éloignement du monde de l’écriture — « mais pas de la lecture, je suis une lectrice boulimique », dit-elle — n’a rien à voir avec les conditions de travail offertes par ce milieu à l’époque. « Je suis quelqu’un qui a eu des intérêts changeants et ces intérêts m’ont fait changer de trajectoire », résume-t-elle.

La mort prématurée en 1985 du poète Michel Beaulieu, à l’âge de 43 ans, a toutefois précipité l’éloignement, se souvient l’auteure. « C’était un ami proche. Il était toujours là quand on avait besoin de lui. C’était lui mon guide dans le monde de la littérature et, en le perdant, j’ai perdu aussi mon point de contact avec le milieu. »