«Les saisons inversées»: dans les coulisses du Quai d’Orsay

Renaud S. Lyautey raconte avec grâce et habileté une histoire classique qui fait bien saisir les rouages d’un ministère comme celui des Affaires étrangères.
Photo: Hermance Triay Renaud S. Lyautey raconte avec grâce et habileté une histoire classique qui fait bien saisir les rouages d’un ministère comme celui des Affaires étrangères.

Il y a longtemps que la littérature s’enrichit d’oeuvres de diplomates ; Chateaubriand, Stendhal, Claudel, Saint-John Perse, Romain Gary, Lawrence Durrell et bien d’autres ont servi leur pays à l’étranger après avoir embrassé « la Carrière ». Renaud S. Lyautey, un diplomate français en poste au Moyen-Orient, n’est donc pas le premier à se lancer dans l’arène.

Il le fait pourtant avec beaucoup de grâce et d’habileté en racontant une histoire classique qui fait bien saisir les rouages sibyllins d’un ministère comme celui des Affaires étrangères. Tout commence par l’assassinat de Pierre Messand, directeur général des affaires politiques et de sécurité du ministère : le Quai d’Orsay tout entier est atterré. Diplomate chevronné, Messand s’est illustré dans des endroits-clés durant des épisodes fort mouvementés, comme le renversement d’Allende par la junte de Pinochet, au Chili, et l’arrivée au pouvoir de l’ayatollah Khomeini, en Iran. Et c’est de ce côté que l’enquête s’orientera d’abord.

Le ministère nomme René Turpin, un fonctionnaire honnête et sans histoire, pour aider la DST (Direction de la sécurité du territoire) à résoudre l’affaire ; c’est lui que le lecteur suivra tout au long à travers les dédales du Quai d’Orsay comme à Téhéran ou à Santiago. Incorruptible, incolore presque, Turpin agira comme une sorte de miroir inversé révélant les ambitions cachées et les magouilles pas toujours très glorieuses des diplomates de carrière qui l’entourent. Le portrait est juste, sévère, souvent même implacable. Dans ce registre, il apparaît bientôt évident que Lyautey sait pertinemment de quoi il parle…

Méthodique, parfois intuitif, Turpin s’avérera finalement beaucoup plus efficace que ne le croyaient au départ ses supérieurs. Il démontera d’abord la piste iranienne en nous faisant sentir le profond attachement de Messand à ce pays et à la mystique chiite. Et en fouillant les archives tout comme en agissant sur le terrain au Chili, il sera d’une aide précieuse à la résolution de l’enquête.

Tout cela est donc fort bien mené, avec jeux d’intrigue en coulisse et considérations générales fort judicieuses sur l’état du monde ; la grande culture politique — comme la culture tout court — de l’auteur ne fait aucun doute et pimente tout au long le récit de façon juste et pertinente. Comme tout cela repose sur des personnages solides et une connaissance profonde du milieu comme du sujet, cette toute première histoire de Renaud S. Lyautey se lit presque d’un seul souffle.

Un mot résume en fait l’écriture de Lyautey : élégance. En parcourant son récit, on a parfois l’impression de retrouver le rythme et la profondeur de ses plus illustres prédécesseurs. On se surprend même à vouloir en lire plus une fois la dernière page tournée… Une belle surprise donc à déguster lentement, seul au bord d’un rivage quelconque ou près d’un feu. À la vôtre !

Les saisons inversées

★★★ 1/2

Renaud S. Lyautey, Seuil, « Cadre noir », Paris, 2018, 247 pages