«Qaanaaq» : sanglante appropriation culturelle

L'intrigue se déroule à Nuuk, dans le sud-ouest du Groenland.
Photo: Vadim Nefedov Getty Images L'intrigue se déroule à Nuuk, dans le sud-ouest du Groenland.

Depuis Mankell, Indridason, Jo Nesbø et tous les autres, le polar nordique a la cote ; on le connaît suédois, islandais, norvégien, danois… et le voilà maintenant groenlandais.

Ici, à Nuuk, dans le sud-ouest du Groenland, alors que le pergélisol se délite à tous les vents et que les plateformes pétrolières alignent les barils de Brent, une série de meurtres sanglants semble porter l’improbable signature d’un… ours polaire. Les cadavres des victimes — deux, trois, puis cinq — sont littéralement déchiquetés.

Mais les ours ne crochètent pas les serrures et Qaanaaq Adriensen, le policier danois d’origine groenlandaise dépêché sur les lieux, favorise plutôt l’hypothèse d’un groupe d’activistes radicaux. Il mènera l’enquête sur un rythme endiablé en conduisant même le traîneau sur la banquise ; il parcourra une grande partie du pays-continent avant de prendre les coupables sur le fait. Qaanaaq retrouvera là son âme tout autant que ceux qui espéraient profiter de la série de crimes atroces.

Les personnages se tiennent, surtout les Inuits, et l’intrigue complexe se double d’une trame en porte-à-faux dont on ne prendra conscience qu’à la toute fin lorsque tous les fils seront dénoués. Mo Malø n’en est visiblement pas à son premier livre. Mais certains pourraient presque crier à l’appropriation culturelle devant ce premier polar écrit sous pseudonyme par un écrivain français connu dont on nous tait le nom.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que la couleur locale — avec un grand travelling sur les coutumes et les us du pays appuyé par un rapide panorama du système politique et des enjeux économiques — y joue un rôle énorme, pour ne pas dire primordial. Malgré l’indéniable savoir-faire et l’écriture endiablée dudit Mo Malø, on ne peut s’empêcher de sentir la recette.

Extrait de «Qaanaaq»

« À présent, la bête l’écrasait de tout son poids. Mais elle n’était pas si lourde. Plus ou moins le poids d’un humain de bon gabarit. De l’ordre du quintal. Comparée à sa masse et aux dimensions de son corps, la gueule lui parut disproportionnée. Comme un ours hydrocéphale. Mais déjà la mâchoire se ruait sur sa gorge. Fouillant les épaisseurs des draps à la recherche d’une viande disponible. Le museau heurta plusieurs fois le menton de sa victime. Un museau de bois, songea le flic du fond de sa panique. Ce contact dur, sec, et surtout froid, ce n’était pas celui d’une truffe animale. »

Qaanaaq

★★ 1/2

Mo Malø, Éditions de la Martinière, Paris, 2018, 492 pages