Louis Caron et le plaisir de raconter

Louis Caron, fidèle défenseur des régions, au cœur du quartier Rosemont. L’écrivain, qui vit à Sorel, visitait Montréal ce jour-là spécialement pour se raconter et répondre aux questions du «Devoir».
Photo: Catherine Legault Le Devoir Louis Caron, fidèle défenseur des régions, au cœur du quartier Rosemont. L’écrivain, qui vit à Sorel, visitait Montréal ce jour-là spécialement pour se raconter et répondre aux questions du «Devoir».

Ils ont tout vu, tout vécu et beaucoup écrit. Le Devoir part cet été à la rencontre des doyens de notre littérature — des écrivains de 75 ans et plus — le temps d’une conversation au sujet de leur œuvre, du temps qui passe et d’un monde qu’ils ont vu se transformer.

« Je te raconte une histoire, très, très, très rapidement », lance d’emblée Louis Caron en sachant sans doute qu’il ment. Selon toute vraisemblance, Louis Caron est absolument incapable de raconter une histoire rapidement, sans la ponctuer d’un luxe de noms, de dates, de descriptions précises des lieux et de truculentes formules à l’emporte-pièce.

Prenez par exemple son récit de ce moment d’épiphanie où, en janvier 1976 — très précisément —, il fait le choix de la vie d’écrivain. Il a à ce moment la mi-trentaine et gagne sa croûte comme journaliste depuis ses 16 ans. « Là, je me suis dit : “Je suis à veille de mourir” », se souvient-il avec un grand sourire taquin, quelques jours avant de célébrer son 76e anniversaire, preuve irréfutable que la Faucheuse ne le pourchassait pas avec beaucoup d’ardeur. « Je suis à veille de mourir, et comme on ne sait pas ce qui nous attend dans la vie, et que je suis venu sur la Terre pour écrire, faut que je le fasse. Alors j’ai lâché ma job. »

Son père, Édouard, était architecte. Son grand-père, Louis, était architecte. Son arrière-grand-père, Louis aussi, était architecte. Louis Caron, troisième du nom, aurait été architecte s’il ne s’était heurté à son absence de talent en la matière. « À mon très grand regret, je n’ai pas pu suivre le chemin tracé par mes ancêtres, qui ont bâti 111 églises, confie l’auteur de L’emmitouflé. Je me suis jeté dans l’écriture et j’ai fini par me dire que je bâtissais autant là-dedans. »

Il était une fois Le canard de bois

Parmi les poutres les plus inébranlables de l’édifice de son œuvre : Le canard de bois, roman historique de 1981 qui contribuera largement à ce que la rébellion des patriotes réclame dans l’imaginaire collectif la place qu’elle devait occuper. « Les patriotes, je ne les connaissais pas plus que toi avant », jure-t-il avant de demander la permission, comme il le fera à plusieurs reprises pendant l’entrevue, de raconter une autre histoire. Une permission accordée, évidemment.

Je ne me force pas pour l’affirmer : je suis 100 fois moins con que je l’étais à 20 ans. Ce n’est pas à moi de le dire, mais je vais le dire quand même : je me sens bien près du sommet de mes capacités.

Alors qu’il n’a qu’une soixantaine de pages de son Canard en bois en main, un producteur télé lui passe un coup de fil. Louis Caron accepterait-il de sauver d’une catastrophe annoncée le scénario d’une coproduction France-Québec portant sur les événements de 1837-1838, dont les diffuseurs français sont insatisfaits ? Bien sûr, répond-il, même s’il n’a encore à ce jour aucune idée comment le producteur en question a eu vent de son projet.

Il écrit les six épisodes des Fils de la liberté à mesure que le tournage avance, sous l’aile de celui qui deviendra son indéfectible ami, le réalisateur Claude Boissol. Il apprend plus tard, pendant une tournée de promotion à Paris, que la série sera diffusée sur Antenne 2 « après Noël », alors que l’automne est déjà bien entamé et que son manuscrit ne compte toujours qu’une soixantaine de pages.

« J’ai fait dans mes culottes ! » s’exclame celui qui souhaitait que son livre arrive en librairie au même moment que la série au petit écran. « Je n’ai jamais écrit un roman aussi vite que ça. Mon métier de vieux journaliste a pris le dessus. Il m’était arrivé souvent de débarquer au Nouvelliste à 10 h, que le journal doive être fermé à 11 h, et qu’un gros accident vienne de se passer. Il y a des moments dans la vie où il faut faire vite et j’avais acquis ce réflexe. Honnêtement, il n’est vraiment pas mauvais, le Canard. C’est un des livres que je vais apporter avec moi au ciel. Mais le deuxième tome de la trilogie (elle aussi baptisée “Les fils de la liberté”), lui, il est plate, j’ai pas besoin qu’on me le dise. »

Quand s’en est-il rendu compte ? « Pratiquement en l’écrivant. Le troisième (Le coup de poing, 1990, inspiré par la crise d’Octobre) est plus sympathique, parce qu’entre les patriotes et le FLQ, il y a une correspondance. Qu’entre les deux, il y ait des gens qui fassent du flottage de bois entre Montréal et Nicolet (La corne de brume, 1982), ça ne change pas grand-chose. Je le savais en l’écrivant, mais l’éditeur voulait que je me rende au troisième, alors fallait publier le deuxième. Même après un succès, on peut faire des bêtises. L’important, c’est de s’en rendre compte. »

Son vieil homme et la mer

Louis Caron habite aujourd’hui Sorel, sa ville natale, et aura aménagé dans ses fictions une place de choix à ce vaste Québec des régions (selon la réductrice formule consacrée), des territoires littéraires longtemps laissés en friche au profit d’une urbanité très montréalocentriste, mais qu’une nouvelle génération réinvestit avec fierté et folie depuis une décennie. « C’est une des grandes joies de ma vie d’écrivain, ça ! assure le vétéran. Steinbeck n’écrivait pas à propos de New York. L’écriture n’est pas forcément tributaire des grandes capitales, où d’autres activités sont prioritaires, y compris celle de faire de l’argent. »

Vieillir, c’est agréable ? lui demande-t-on, bien que la réponse se trouve déjà en partie dans ce regard tendre qu’il pose sur sa compagne, l’auteure-compositrice Élise Boucher-DeGonzague, qui l’a « remis au monde » en tant qu’homme, et en tant qu’écrivain, il y a maintenant huit ans. Après un long passage à vide provoqué par un divorce pénible, il était plus que temps de renouer avec la naïveté de l’enfant qui montait jadis sur le toit du chalet paternel, dans les îles de Sorel, pour gribouiller des poèmes toute la nuit. C’est d’ailleurs à un roman très personnel chantant ce lieu « presque identique au Paradis terrestre » auquel il s’attelle, après avoir mis un point final au deuxième tome du « Temps des bâtisseurs », costaude trilogie amorcée en 2015.

« Je ne me force pas pour l’affirmer : je suis 100 fois moins con que je l’étais à 20 ans. Ce n’est pas à moi de le dire, mais je vais le dire quand même : je me sens bien près du sommet de mes capacités. Dans l’œuvre d’Hemingway, il y a un roman ultime, épais comme ça [il en indique la minceur avec son index et son pouce], qui s’appelle Le vieil homme et la mer. Et je vais écrire mon Vieil homme et la mer avant de mourir. »

Il lance et compte

Qui a créé le personnage de Pierre Lambert, jeune vedette des Dragons de Trois-Rivières interprété pendant trois décennies par Carl Marotte ? « Réjean [Tremblay] va dire à tout le monde que c’est lui, mais c’est moi », annonce sans amertume Louis Caron. En 1986, Radio-Canada met à la disposition de l’écrivain un expert hockey, à qui adresser ses questions sportives. « Réjean venait chaque jour dans mon bureau du Vieux-Montréal me raconter ce qu’il avait fait avec sa blonde la veille. J’ai fini par lui montrer quelques pages et il trouvait, pour le dire vulgairement, que ça manquait de cul. Il a tranquillement gagné le réalisateur Jean-Claude Lord à sa cause et ils ont mis la touche finale aux textes. La preuve que ce sont mes personnages, c’est qu’ils jouent d’abord en Mauricie, ma région. Si c’était Réjean qui avait pensé Pierre Lambert, il viendrait du Lac-Saint-Jean. Disons que cette série m’a sorti de beaucoup d’ennuis financiers, mais comme je l’ai quittée après la première saison, je n’ai pas besoin de crier que j’étais là au début. Mon ambition dans la vie, c’est de passer pour un romancier, pas pour l’auteur d’une scène de fille qui danse toute nue dans la chambre d’un joueur de hockey qui est malade, ce qui correspondait moins à ma vision du monde. »