Quand Claude Jasmin avait 30 ans

Décembre 1965. Séance du conseil de la Société des écrivains canadiens, avec, dans l’ordre habituel, Claude Jasmin, Geneviève de la Tour Fondue-Smith, Léon Patenaude, André Major, Jacques de Roussan, Yolande Chéné et Gilles Marcotte.
Photo: Société des écrivains canadiens Archives Le Devoir Décembre 1965. Séance du conseil de la Société des écrivains canadiens, avec, dans l’ordre habituel, Claude Jasmin, Geneviève de la Tour Fondue-Smith, Léon Patenaude, André Major, Jacques de Roussan, Yolande Chéné et Gilles Marcotte.

Le Devoir poursuit son voyage dans le temps par le truchement de photos immortalisant des piliers de la littérature à des moments clés que nous décortiquons avec ses protagonistes. Cette semaine, un cliché de la Société des écrivains canadiens à l’époque où celle-ci rêvait tout haut — et bien fort ! — d’un milieu littéraire à qui tout serait permis.

« Mon doux seigneur ! »

La photo apparaît. La surprise aussi. Spontanée.

« De la Tour Fondue-Smith. Geneviève de la Tour Fondue-Smith. Elle avait tout un nom, celle-là », laisse tomber l’écrivain Claude Jasmin, assis sur la terrasse de sa maison de Sainte-Adèle, dans la chaleur douce d’un après-midi ensoleillé de juin. « Elle trouvait qu’on était de grossiers personnages, parce qu’on sacrait et qu’on se querellait tout le temps. Parfois, au milieu d’une réunion, elle se levait tout doucement et partait en disant : “Au revoir, les amis. Je ne peux pas supporter cette ambiance.” Fondue-Smith. Quand elle n’était pas là, on l’appelait “Fondue Sprout” », ajoute-t-il avec un petit éclat de rire.

Sur la photographie, prise en décembre 1965 à Montréal, les tensions et les malaises décrits par l’auteur de La petite patrie, de La sablière et de Pleure pas, Germaine ne sont pas perceptibles, mais la cible de ses railleries, elle, est facilement reconnaissable, avec sur la tête son chapeau-turban, très prisé des femmes de bonne famille pendant les années folles et l’après-guerre.

Présidente de la société des écrivains canadiens, Geneviève de la Tour Fondue-Smith, figure forte de la scène littéraire québécoise dans la première partie du siècle dernier, préside cette réunion du conseil avec, à sa droite, le jeune Claude Jasmin, reconnaissable à son collier de barbe. « C’était à la mode », dit l’octogénaire, qui, à cette époque, assis en face du jeune André Major, occupait le poste de vice-président de cette association chargée de faire changer le monde par la promotion de la littérature et l’industrialisation du monde des lettres et de la culture.

« Geneviève de la Tour Fondue-Smith incarnait le passé, résume Claude Jasmin en laissant planer de longs silences entre les souvenirs que le cliché fait remonter doucement à la surface du présent. Regarde là ! On voit bien qu’elle ne voulait pas être là. Nous, nous étions la nouvelle génération. On avait un avis sur tout. On voulait se mêler de tout. Nous nous pensions les sauveurs du Québec. Elle, elle n’était pas au même endroit que nous. »

Que des possibles

Sept personnages, quatre cendriers sur la table. La scène vient assurément d’un autre temps, d’un « âge d’or », résume l’homme de lettres, qui compte parmi les grands romanciers du Québec moderne. « Je ne me souviens plus de cette rencontre ni de ce qui était à l’ordre du jour. Mais je me souviens de l’esprit de cette époque, où les écrivains étaient des vedettes. Le Québec était en effervescence. Le milieu du livre était en train de s’organiser. Tout était permis. »

Les réunions hebdomadaires de la Société des écrivains, tenues « fort probablement », dit Claude Jasmin, chez Léon Patenaude — à gauche de la présidente —, concentrent alors cette fièvre. Dans le caractère vif des échanges, tout comme dans la diversité des projets défendus et des ambitions exposées autour de cette table. « Nous prenions l’initiative de créer des semaines littéraires dans des écoles à droite et à gauche, nous organisions des journées du livre, la participation d’écrivains à des salons du livre, ici ou en France. Et puis, nous avions nos listes de revendications, fermes, pour le ministère de la Culture qui venait d’être fondé. Il y avait des subventions partout, pour tout. Nous en avons beaucoup profité. » Il marque une pause. « Mais qu’est-ce que nous avons été complaisants, aussi. »

Dans le cadre, complètement à droite, Gilles Marcotte, journaliste, critique littéraire et conseiller, en a aussi profité. « Il ne nous aimait pas, lui, parce qu’on écrivait en joual. » Idem pour Yolande Chéné, secrétaire générale et représentante des gens de Québec, ou Jacques de Roussan, le gars debout, trésorier de son état, dans les circonstances. « Yolande se plaignait tout le temps de notre montréalocentrisme, dit Claude Jasmin. Et Roussan incarnait cet impérialisme parisien dont on essayait de se détacher. On lui disait que tout ça, c’était fini, et lui nous traitait de “p’tits cons”. Patenaude était de loin celui qui avait la meilleure constitution. Je crois qu’il représentait le cartel des libraires et des éditeurs, une patente parapluie. Quand on avait des plaintes à formuler, des critiques à faire au gouvernement, c’est sur lui qu’on tombait. On le blâmait pour tout. Pauvre Patenaude. »

Oui, ce temps, malgré l’austérité des costumes accentuée par le noir et blanc de la photo, était fou. Mais il était aussi « anormal », estime avec le recul Claude Jasmin. « Je voyais bien que cela n’allait pas tenir longtemps. Quand les choses ne sont pas fondées, tu le sens. Notre militantisme était démesuré, et surtout n’était pas soutenu par une réelle demande. Au moment de la photo, nous étions dans le pic de ce mouvement. Et puis, dans les années qui ont suivi, notre influence, notre présence dans les médias se sont délitées. Quelle époque »… qui, si elle était à refaire, ne serait pas pour lui, rejouée de la même façon, assure l’écrivain.

« Nous étions cons, c’est vrai. Nous entretenions des rivalités avec Ottawa qui étaient improductives. Il y avait des bagarres, des ambitions qui nous ont fait perdre notre temps. Nous rivalisions contre de faux rivaux. On voulait qu’ils crèvent, qu’ils s’étouffent. Au lieu d’envoyer chier Ottawa, on aurait dû travailler avec eux, les aider, les soutenir » dans leur volonté d’encourager et de soutenir le monde du livre et des écrivains.

« Ah! Quand on a 30 ans… » laisse-t-il tomber en guise de conclusion.