Six gars loin d’être ordinaires

Intitulée «Les écrivains
Photo: Jean-Pierre Beaudin Intitulée «Les écrivains "joual"», l’image rassemble, de gauche à droite, André Major, Gérald Godin, Claude Jasmin, Jacques Renaud, Laurent Girouard et Paul Chamberland.

À la faveur de l’été, Le Devoir vous invite à remonter le temps à travers une série de photos immortalisant des piliers de la littérature à des moments clés que nous décortiquons avec ses protagonistes. Pour lancer ce rendez-vous, nous avons sorti de l’ombre un cliché de Jean-Pierre Beaudin, qui refait ponctuellement surface, non sans traîner avec lui un certain lot de malentendus.

Un blogue de l’ONF en 2015 est venu entretenir la pagaille en exposant dans les univers numériques cette photographie accompagnée d’une note laconique : « Le groupe de Parti Pris en 1964 ». Le cliché accompagnait un texte consacré à Pierre Maheu, un des fondateurs de la célèbre revue politique et littéraire des années 1960, qui, étrangement, n’apparaît même pas dans le cadre.

« Je dois vous dire qu’il ne s’agit pas des fondateurs de la revue Parti Pris », a corrigé, dans le courant de l’hiver dernier, Catherine Beaudin, fille du photographe Jean-Pierre Beaudin, qui a immortalisé la scène sur du papier argentique. L’action s’est jouée sur le mont Royal à la fin de l’année 1965.

Le groupe de Parti Pris ? Vraiment ! « Beaucoup de gens font cette erreur », a-t-elle ajouté, lorsque contactée par Le Devoir pour sortir l’image de la réalité alternative dans laquelle le temps a fini par la faire tomber.

« De Parti Pris, nous ne sommes que deux, résume en entrevue l’écrivain André Major, qui rappelle sa jeunesse sur la photo entre le cheval et Gérald Godin placé juste à côté de lui. Il y a moi, qui à l’époque ne travaille d’ailleurs même plus pour la revue, et Paul Chamberland, à l’autre extrémité, qui m’en veut un peu à l’époque d’avoir pris cette décision de partir. »

Manquent à l’appel les autres fondateurs de la revue : outre Maheu, Jean-Marc Piotte et André Brochu, qui, en s’invitant malgré eux dans cet espace photographique, ont fini par faire oublier les véritables personnages qui habitent le cadre, auquel il faut ajouter Claude Jasmin, avec un manteau clair, accompagné de Jacques Renaud — « qui n’était même pas de Parti Pris », dit André Major — et Laurent Girouard. Ensemble, ils forment ce groupe d’intellectuels à la posture frondeuse le regard tourné vers l’avenir meilleur que leur promet ce temps, celui d’une Révolution tranquille roulant alors sur ces dernières années.

« C’est le Maclean’s qui nous avait fait venir là, près du lac aux Castors, je crois », se souvient André Major, pour cette photo qui, quelques mois plus tard, en 1966, a accompagné la publication d’un long papier de Normand Cloutier publié dans le magazine. Son titre : « Le scandale du joual », et sa question, alors très d’actualité : « Pourquoi de jeunes auteurs écrivent-ils des romans en joual ? »

Illustrer l’affaissement

Le noir et blanc ne permet pas de savoir s’il est vert, mais la présence du cheval prend alors tout son sens. Tout comme d’ailleurs celle du panneau « Danger » qui, en un mot, résume alors cette tentation d’une langue populaire qui vient de s’incruster dans Le cassé de Jacques Renaud, dans Le cabochon d’André Major ou dans Pleure pas Germaine de Claude Jasmin. Pour ne citer qu’eux.

« Pour nous, l’utilisation du joual était un acte de dénonciation d’une langue de colonisés plutôt qu’une volonté d’affirmer une singularité identitaire », résume André Major en qualifiant, avec la distance, de « pétard mouillé » ce vaste projet de revendication par la manipulation des Lettres. L’idée était de contaminer l’univers romanesque avec cette langue basilectale, dénoncée par les Insolences du frère Untel, comme illustration d’un affaissement général et d’une dérive collective.

Dans les pages du Maclean’s, Jacques Renaud semblait d’ailleurs très fier de son coup, en soulignant qu’à Montréal, un libraire avait placé son roman dans la section des… « livres érotiques ». Autre temps. « Claude Jasmin a banalisé ce qui était un outil de revendication, ajoute-t-il. Plus tard, Michel Tremblay en a fait une langue, le Québécois, et a contribué à anoblir ce qui était pour nous une tare, le symptôme d’une aliénation. C’était décourageant, parce que ce n’était pas le but recherché. »

Et quand il regarde ce vers quoi la tendance a conduit, le romancier se désole : « Dans le domaine de la littérature, on a poussé le réalisme jusqu’aux limitations serviles de la langue populaire », laisse-t-il tomber avant d’ajouter : « Une langue désarticulée, c’est une posture anti-intellectuelle. »

Le temps a passé, l’esprit critique lui est resté intact, tout comme d’ailleurs les souvenirs d’une séance photographique remontant à plus d’un demi-siècle. Mesure temporelle forcément étourdissante dans un présent qui se perd dans son présentisme. « Nous avions été rencontrés séparément par Normand Cloutier pour son papier, se rappelle André Major. Or, quand on se voit tous ensemble pour la photo, l’ambiance n’est pas aussi collégiale qu’elle y paraît. » C’est que dans les pages du Petit Journal où il est chroniqueur littéraire, André Major vient en effet de descendre en flèche le bouquin de Claude Jasmin qui vient de paraître, pour son opportunisme et la légèreté avec laquelle il exploitait le joual.

Entre autres. « Jasmin m’en veut, poursuit-il. Chamberland, c’est mon ancien beau-frère et on a des rapports difficiles. Cette journée-là, je suis proche de Godin, parce que c’est de lui que je suis très proche sur le plan personnel. »

Dans le contexte, quelques mots de joual ont peut-être été prononcés à ce moment sur le mont Royal. Mais ça, la photographie ne le dit pas !

Et si…

Si le André Major de 1965 entrait en contact avec le André Major d’aujourd’hui, que lui dirait-il ?

« Je me dirais de me méfier des espaces faisant l’éloge de la liberté et qui finissent par créer des carcans. J’ajouterais que l’engagement d’un écrivain est une aventure fondamentalement solitaire. »

Si le André Major d’aujourd’hui pouvait parler à celui sur la photo, que lui dirait-il ?

« Je me dirais qu’intellectuellement, je n’ai pas beaucoup changé, que les choix que j’ai faits à cette époque ont été difficiles, mais que je ne pourrais pas faire les choses autrement. »