Gabrielle Filteau-Chiba, l’émerveillement de la conseillère

Gabrielle Filteau-Chiba
Photo: Julie Houde-Audet Gabrielle Filteau-Chiba

De l’autre côté de la fiction. Dans les prochaines semaines, Le Devoir repart à la rencontre d’écrivains occupant des postes plutôt éloignés de la littérature. En apparence.

Gabrielle Filteau-Chiba en était, cette journée-là, à récolter ses patates. « Tout d’un coup, je vois arriver mes deuxièmes voisins chez moi. Je ne les avais jamais rencontrés ! Et ils me disent : “Les élections s’en viennent. Faut que tu te représentes ! Nous, en tout cas, on voterait pour toi !” Quelques jours plus tard, la madame du dépanneur, Ginette, me dit : “Faut que tu y ailles !” J’avais l’appui de gens que je ne connaissais même pas ! »

Après avoir essuyé une défaite lors d’une élection partielle en octobre 2016, la jeune trentenaire se laissait porter aux élections de 2017 par les encouragements de ses concitoyens et déposait à nouveau sa candidature. Elle était bientôt élue par acclamation au siège numéro cinq du conseil municipal de Saint-Bruno-de-Kamouraska, un village de quelque 500 habitants.

Il y a six ans, la Montréalaise d’origine, fille d’un prof de langue et d’une traductrice médicale, fuyait l’agitation de la ville et s’enracinait au fin fond du bois, parmi les coyotes et les ours, au bord de la rivière Kamouraska, dans un dénuement (presque) digne du temps de la colonie.

Son roman Encabanée, paru en début d’année chez XYZ, tient le journal de ce premier hiver de solitude et d’ensauvagement, des doutes que charriait alors le froid, mais surtout de l’apaisement trouvé au creux de ce quotidien mené en osmose avec le rythme des saisons.

Ça ressemble à quoi chez elle aujourd’hui ? lui demande-t-on afin de pouvoir minimalement s’imaginer le décor. Au bout du fil, Gabrielle hésite, ne sait pas par où commencer, tant elle baigne dans l’enchantement. Son amoureux et elle vivent désormais dans une vraie de vraie maison, érigée juste à côté de la cabane d’origine. « Ben, disons que c’est très vert, qu’on a des jardins, un petit verger, une serre, des poules pondeuses, un lapin. »

Et une chèvre, que sa fille Flora baptisait Guimauve, et avec laquelle une Gabrielle émue par la candeur de la bête s’enfonce souvent dans la forêt cet été, le temps d’une promenade.

Parlons donc d’une sorte de sanctuaire, que l’auteure et conseillère entend défendre contre quiconque menace d’en corrompre la douceur. « La principale raison pour laquelle j’ai d’abord voulu m’impliquer en politique municipale, c’était pour m’opposer au projet Énergie Est, explique-t-elle.

En consultant les cartes fournies par TransCanada, j’avais compris que s’il y avait une fuite, en une heure et demie, le pétrole serait chez nous. Et j’avais tellement peur qu’il y ait un oléoduc à six kilomètres de chez nous ! J’ai quitté la ville en grande partie parce que la pollution me dérangeait, pour vivre dans un lieu sauvage et pur, et je me retrouvais juste à côté d’un futur oléoduc. Ça n’avait pas de sens ! »

La représentante des arrivants

« C’est sûr que des fois, je choque un peu mes collègues au conseil avec mes obsessions écologistes, ne serait-ce que lorsque j’insiste pour qu’on imprime tous les documents recto verso, et pas seulement recto », lance Gabrielle Filteau-Chiba, fière de représenter au conseil municipal de Saint-Bruno-de-Kamouraska ceux qu’elles appellent « les nouveaux arrivants », même s’ils n’arrivent pas d’un ailleurs si lointain que ça.

Plusieurs jeunes familles de citadins s’installent dans la région depuis quelques années, afin de goûter à la tranquillité d’une vie loin du béton, mais aussi plus simplement parce que devenir propriétaire, en ville, suppose de se saigner à blanc.

« C’est normal que les natifs se sentent parfois envahis, parce que nous, on débarque avec nos grandes idées de protection de la nature. Et c’est pour ça qu’on a besoin d’ouvrir un dialogue entre les natifs et les nouveaux arrivants. Pour beaucoup de gens ici, une forêt, c’est un jardin qu’on récolte. On plante des arbres, on attend trente ans, puis on fait une coupe à blanc. Moi, j’ai envie de pleurer quand je passe à côté d’une coupe à blanc », raconte-t-elle en employant cette expression — coupe à blanc — que l’industrie n’emploie plus, bien qu’elle n’ait jamais cessé, selon Gabrielle, de considérer la forêt comme une stricte pépinière à fric.

Mais une conseillère municipale a-t-elle réellement un pouvoir face à ces entreprises qui en mènent large ? Tout aussi rêveuse soit-elle, la traductrice de formation ne se raconte pas d’histoires, mais aimerait quand même que tout le mondey mette du sien.

« On a chez nous des carrières, et quand les camions sortent du gravier, les compagnies nous donnent une petite redevance pour nous aider à entretenir les chemins. Les compagnies forestières, elles, ne nous donnent rien. Et pourtant, on m’a déjà dit qu’il valait mieux se taire, parce que “les forestières, ce ne sont pas des doux”. »

Amoureuse de sa forêt

Gabrielle Filteau-Chiba peut vous parler pendant plusieurs minutes de ce pin blanc trônant au parc régional du Haut-Pays de Kamouraska. Gros-Pin, c’est le nom de celui qui se tient encore debout, et fier, malgré son âge imposant le respect (quelque part entre 250 et 450 ans). Elle pourrait sans doute vous parler avec la même intensité de chacun des arbres bordant sa maison.

« Fred Pellerin décrit son village comme un lieu magique et moi, j’ai aussi cet amour-là pour ma région », confie-t-elle, même si on avait déjà bien compris tout ça. « Je suis amoureuse de ma forêt, de la nature autour. C’est important pour moi de dire à quel point c’est beau le Haut-Pays, et avec Encabanée, j’avais envie de donner le goût aux gens de s’émerveiller, de sortir de leur routine, de casser le moule. »

Sa principale source d’émerveillement ces jours-ci ? « Tous les matins, je vais voir quelles fleurs sont en train d’éclore. Là, c’est les hémérocalles. Les échinacées s’en viennent. »