Cinq albums pour prendre la clef des champs

Détail d’une image tirée du livre «Le fan club des champignons»
Photo: Élise Gravel Détail d’une image tirée du livre «Le fan club des champignons»

Avec la saison chaude nous arrive toujours un lot d’ouvrages qui épousent le rythme des vacances. On voit poindre alors de façon plus substantielle des titres qui nous invitent à prendre le temps de nous arrêter, de nous perdre dans la contemplation et à regarder le monde à hauteur d’enfant.

Zoom alors sur l’infiniment petit, sur le monde des insectes, sur la richesse qui fourmille dans les prés et les étangs, sur le paysage qui défile devant le bambin installé sur la banquette arrière de la voiture familiale, toute fenêtre ouverte sur le monde. Mais sous l’apparente légèreté du thème se cachent des chemins riches en découvertes. Pour preuve, voici quelques titres à savourer sous le feuillage, à l’ombre des journées caniculaires.

Voyage onirique

Une fillette part en voyage avec son grand-père. Arrivés à la gare, ils rencontrent un éléphanteau, chargé d’un sac de golf et de quelques objets épars, qui semble les attendre. L’improbable trio reprend alors la route de façon naturelle, jusqu’à la maison de campagne, où le quotidien prend des airs de fête.

 

Dans Nos vacances, album atypique que l’on dirait sorti d’un autre temps, l’auteur, illustrateur et bédéiste Blexbolex — pseudonyme de Bernard Granger — laisse toute la place à l’image. Divisée en séquences combinant plans larges qui donnent à voir l’activité principale et des cases qui nous plongent dans les pensées des personnages, la trame narrative essentiellement visuelle se construit au gré des vagabondages du lecteur. Rien n’est clairement raconté ici et tout est propice à l’imagination, notamment la finale ouverte.

La petite reste-t-elle seule à la maison ? Le grand-père — est-ce un grand-père, d’ailleurs ? Un oncle ? Le père ? — part-il vraiment en la laissant derrière ? Et qui est ce petit garçon qu’elle rencontre dans un train ? Entre réalisme et onirisme, les vacances de cette petite restent chargées d’émotions, de découvertes et de rencontres étonnantes.

La force de cet album réside ainsi dans le trait singulier de Blexbolex, des sérigraphies minutieuses, détaillées et colorées dans lesquelles chaque objet, chaque détail prend part à la narration. Si la liberté accordée ici au lecteur est bienfaitrice, elle saura toutefois peut-être en déconcerter quelques-uns.

Une citadine dans le pré

« Ouaaa ! Youhou. Géniaaaal ! Des fleurs ! De l’herbe ! C’est trop beau Ouuiii ! Un si beau silence ! Ça donne envie de crier ! » L’humour burlesque d’André Bouchard éclate de mille feux dans un tout nouvel opus qui met en scène la pétillante et candide fillette.

À l’instar des deux titres précédents — Les nuits de Lison et La rentrée de Lison —, Lison à la campagne propose quelque quinze saynètes dans lesquelles la petite se questionne sur le monde qui l’entoure, réagit et philosophe de façon tout à fait charmante.

Ici, en citadine avertie, Lison s’étonne devant la nature qui s’offre à elle. On la voit, par exemple, d’abord charmée par le bourdonnement des insectes puis rapidement embêtée par l’abondance de bruit qu’ils émettent. « C’est bizarre comme ce coin de campagne me fait penser à la ville ! » raconte-t-elle.

Elle poursuit sa randonnée et réfléchit au chant du coq. Est-il réellement le maître du lever du soleil ? Et si c’était le contraire ? Et comment y parvient-il ? L’arbre, la mouche, la pluie, son ami rural Yves, tout devient source de réflexion. Contrairement au silence et au calme qui émanent de l’album de Blexbolex, Lison à la campagne est une suite de tableaux loufoques, de questionnements déconcertants par leur logique implacable. Le trait épuré de l’auteur des Lions ne mangent pas de croquettes, son style caricatural épousent avec finesse la simplicité et la lucidité avec lesquelles il aborde le sujet. Façon désopilante de découvrir la campagne à hauteur d’enfant.

Au pays des champignons

Dans un album à tendance documentaire, l’auteure et illustratrice Élise Gravel convie pour sa part ses lecteurs à découvrir ce règne de végétaux qui ressemblent, dit-elle, à « des créatures venues de l’espace ».

Décortiquant d’abord de façon générale les différentes parties de la bête, elle propose par la suite une présentation détaillée de différentes espèces allant des bolets au lactaire indigo, en passant le gyromitre et la vesse-de-loup géante, « un champignon vraiment sympathique », ajoute-t-elle.

Dans un style toujours aussi décontracté, s’adressant au lecteur avec humour et convivialité, Gravel a l’art de vulgariser un sujet, de nous le faire découvrir en y ajoutant des détails qui stimulent le plaisir d’apprendre.

Elle prend par exemple une pause « pour montrer [s]a fille qui écrase un gros tas de vesses-de-loup, juste comme ça, parce qu’[elle] avait envie de faire ce dessin ». À l’instar de sa série les « Petits dégoûtants », l’illustration est aussi ludique que le texte. Présentant le métier de mycologue, Gravel assure ne pas être experte : « J’aime bien les observer, c’est tout ! La preuve que je ne suis pas experte : je dessine mes champignons avec des yeux ».

Mine de rien, derrière le badinage apparent, le lecteur sort de cet album avec un petit bagage de savoir, ce qu’il faut pour allumer le feu, susciter l’intérêt envers ce règne étonnant.

Sous nos pieds

On a l’habitude de ne s’intéresser qu’à ce que l’on voit, mais l’invisible regorge de mille et un possibles. Marianne Dubuc a justement l’art de fouiller l’infiniment petit, de mettre en scène des univers qui fourmillent de vie et que l’on ne soupçonnait pas.

Que se passe-t-il, par exemple, sous le jardin quand une graine tombe par terre et qu’un arbuste se met à grandir ? Quelles conséquences cela peut-il avoir sur le monde souterrain ? C’est ce que l’auteure et illustratrice propose dans Le jardin de Jaco, nouvel album dans la lignée de la série « Facteur Souris ». Un album tout en finesse tant du point vu visuel que textuel.

Si Monsieur Lutin et le petit Jaco vivent sur terre, sous leurs pieds, il y a Yvette la taupe, la famille mulot, Paulo le ver de terre et Colette la fourmi. Chacun bien installé dans son abri douillet, aménagé de façon très fonctionnelle. Puis, tout à coup, le plafond des souterrains se fendille et une racine apparaît, puis deux, puis trois. D’abord hostiles à cette plante qui bousille leur chaumière, les habitants découvriront tout un monde qui peut leur apporter beaucoup.

L’ouverture à l’autre, la générosité et l’entraide sous-tendent le discours de cet album lumineux. Avec son trait naïf, son sens aiguisé du détail, Dubuc crée de véritables microcosmes où il fait bon vivre.

Poursuivre l’exploration

L’abeille à miel d’Isabelle Arsenault et Kristen Hall (La Pastèque). Afin de saisir l’importance de l’abeille, de cette petite butineuse menacée, le duo Arsenault et Hall livre un album sensible, poétique, à l’image de cette essentielle fabricante de miel.

À la plage de Susanna Mattiangeli et Vessela Nikolova (Seuil jeunesse). Sous l’œil attentif et observateur d’une fillette, nous découvrons de façon singulière la vie sur la plage et ses vacanciers.

En voyage de Christine Nadeau et Chloloula (Isatis). Petit recueil de poésie dans lequel une enfant amorce une traversée en voiture qui la mènera jusqu’au bord de la mer.

Une nuit de rêve de Rhéa Dufresne et Daniel Sylvestre (Les 400 coups). Une maman et sa fille filent vers la mer par un soir de pleine lune. Le voyage permettra à la petite de découvrir les beautés de la nuit.

Papillon de jour de Christian Merveille et Ian de Haes (Alice). Magnifiquement illustré, cet album met en scène la naissance d’un papillon, insecte fragile au destin incertain, et la nécessité de profiter du présent.

Nos vacances
★★★ 1/2
Blexbolex, Albin Michel, Paris, 2018, 128 pages

Lison à la campagne
★★★★ 1/2
André Bouchard, Seuil, Paris, 2018,  56 pages

Le fan club des champignons
★★★★
Élise Gravel, Les 400 coups, Montréal, 2018, 34 pages

Le jardin de Jaco
★★★★
Marianne Dubuc, Casterman, Paris, 2018, 26 pages