«Raconte-moi la fin»: destins brisés sur la route de l’exil

Une jeune fille longe la clôture métallique entre Ciudad Juárez, au Mexique, et Sunland Park (Nouveau-Mexique), aux États-Unis.
Photo: Pedro Pardo Agence France-Presse Une jeune fille longe la clôture métallique entre Ciudad Juárez, au Mexique, et Sunland Park (Nouveau-Mexique), aux États-Unis.

Le jour où Donald Trump a remporté l’élection, en novembre 2016, la jeune romancière Valeria Luiselli, après avoir trouvé assez de volonté pour sortir de son lit, a enfilé son tee-shirt portant la mention « Refugees Welcome Here », puis est sortie de chez elle.

« À longues enjambées, j’ai marché dans la rue, la chanson Alright de Kendrick Lamar en boucle dans mes écouteurs, me sentant prête à tout », et surtout à montrer le visage humain des jeunes migrants mexicains salement exploités dans sa campagne électorale par le vulgaire homme d’affaires devenu président. Visage que trop de populistes cherchent à faire oublier, explique-t-elle dans Raconte-moi la fin (L’Olivier), un essai sensible, brûlant d’actualité et percutant qui résonne comme un malaise au coeur des replis identitaires et des discours haineux qui conditionnent un peu trop le présent.

Jeune plume de l’avant-garde littéraire mexicano-américaine, auteure du très intelligent L’histoire de mes dents (L’Olivier) — une fiction aussi complexe que redoutable —, Valeria Luiselli, née à Mexico et désormais New-Yorkaise d’adoption, est aussi interprète pour la justice américaine. Elle travaille particulièrement auprès de ces enfants de l’Amérique centrale qui par milliers débarquent sans famille à la frontière américaine, à la recherche d’une vie meilleure.

« Ils ne courent même pas après le rêve américain, écrit-elle. Ils aspirent plus modestement à s’extirper du cauchemar dans lequel ils sont nés », cauchemar fait de « violence extrême, [de] persécution et [de] coercition par des gangs, [de] sévices mentaux et physiques, [de] travail forcé, [de] négligences, [d’]abandon ». Et dans ce contexte, la construction d’un mur pourrait être en effet justifié… mais seulement pour les protéger de cet enfer qu’ils laissent derrière eux.

Photo: Diego Berruecos Jeune plume de l’avant-garde littéraire mexicano-américaine, Valeria Luiselli est aussi interprète pour la justice américaine.

Sur un ton très personnel et en remontant le fil des 40 questions que les services d’immigration leur posent après qu’ils ont été interceptés à la frontière — Pourquoi êtes-vous venus aux États-Unis ? Comment avez-vous voyagé jusqu’ici ? Êtes-vous heureux ici ? Que se passera-t-il si vous rentrez chez vous ? en font partie —, Valeria Luiselli donne la parole à ces enfants migrants qui, depuis le Mexique, le Guatemala, la Salvador, le Honduras, n’hésitent pas à mettre leur vie en péril pour s’en construire une meilleure.

« À la question sur la façon dont ils ont voyagé pour arriver ici, dans un mélange de fierté et d’horreur, la plupart disent : “Je suis venu sur LaBestia”, qui signifie littéralement “La Bête” et qui désigne les trains de marchandises qui traversent le Mexique, sur lesquels se juchent parfois, chaque année, jusqu’à un demi-million de migrants de l’Amérique centrale. »

Des centaines ne survivent pas ou sont gravement blessés dans des déraillements ou lors de chutes, surtout la nuit, à cause d’un coup de fatigue ou d’une seconde d’inattention. « Certains comparent La Bestia à un démon, d’autres à une sorte de vide qui aspire les passagers distraits dans ses entrailles de métal. » Et quand ce n’est pas le train, la menace vient des contrebandiers, des policiers, des soldats qui n’hésitent pas à traiter ces aspirants à la liberté et à la quiétude comme du bétail, confirmant ce proverbe que les migrants partagent : La Bestia, tu y montes en vie, tu en descends momie.

La banalité du viol

Les chiffres révèlent l’insoutenable. Sur la route de l’exil, 90 % des femmes et des filles sont violées, une situation devenue tellement banale que « la plupart d’entre elles prennent des contraceptifs à titre préventif au départ de leur périple vers le nord », relate la romancière-essayiste, en soulignant que, malgré cette menace constante, des mères n’hésitent pas à laisser partir leur fille sur la route de l’exil, persuadées que ce passage par le pire reste leur unique chance de sortir de l’enfer.

À la frontière américaine, l’arrestation de ces enfants migrants par les douaniers est alors vécue comme un soulagement, la détention offrant cette paix tant recherchée, même si elle se joue dans la glacière, la hielera, nom donné à ces centres où les enfants sont détenus en application de la Loi sur l’immigration et les douanes. « Le nom rappelle que ce sont […] d’énormes réfrigérateurs pour les gens, constamment alimentés en air glacial, comme pour s’assurer que la viande étrangère ne s’avarie pas trop rapidement — elle doit forcément receler plein de microbes mortels », ironise l’auteure en ajoutant : « Les enfants sont traités davantage comme des porteurs de maladies que comme des enfants. »

Le titre du bouquin reprend la question que la fille de Valeria Luiselli lui pose parfois à la maison, où l’auteure rapporte de son travail tout le poids et la violence sourde des histoires de ces enfants, de ces « réfugiésde guerre » qui devraient tous bénéficier du droit d’asile, selon elle. « Raconte-moi la fin », demande l’enfant, en espérant qu’elle est heureuse, ce qui n’est pas toujours le cas.

« La seule façon de garantir un minimum de justice — si tant est que cela soit possible — est d’entendre et d’enregistrer ces histoires encore et encore, afin qu’elles reviennent, toujours, nous hanter et nous faire honte. Car être conscient de ce qui se passe à notre époque et choisir de ne pas agir est devenu inacceptable », écrit Valeria Luiselli en remettant ainsi entre les mains de ses lecteurs le pouvoir, non pas de raconter la fin, mais plutôt de collectivement en écrire une meilleure. « Parce que nous pouvons tous être tenus pour responsables si quelque chose se passe sous notre nez et que nous n’osons même pas regarder », dit-elle, rappelant ainsi que l’impossibilité d’assurer le respect d’une frange de l’humanité reste une chose forcément inquiétante pour son propre destin.

Extrait de « Raconte-moi la fin »

« L’histoire qui m’obsède est la première que j’ai eue à traduire. Elle m’accompagne désormais, croît en moi [...]. C’est une histoire que je connais bien et que je suis de près, mais à laquelle je ne vois toujours pas de fin possible.

Voici comment elle commence. Un garçon et moi sommes assis à une extrémité de la table en acajou. Il est évident que pour l’un et l’autre le scénario est nouveau, nous sommes tous deux mal à l’aise à l’idée de réduire une histoire aux blancs à remplir entre les questions. [...]

Pourquoi es-tu venu aux États-Unis ?

Il ne dit rien et me regarde, hausse un peu les épaules.

Je le rassure :

Je ne suis pas de la police, je ne suis pas une personne officielle, je ne suis même pas avocate. Et je ne suis pas non plus une gringa, tu sais ? En fait, je ne peux pas du tout t’aider. Mais je ne peux pas non plus te faire du mal.

Mais alors vous êtes là pour quoi ?

Je suis juste là pour traduire ce que tu dis.

Et vous êtes quoi ?

Comment ça ?

Je veux dire, vous venez d’où ?

Je suis une chilanga.

Bah moi, je suis un catracho, donc on est ennemis.

Il a raison : je suis originaire de la ville de Mexico et lui est du Honduras, ce qui, à bien des égards, fait de nous des voisins ennemis.

Ouais, dis-je, mais uniquement au football, et de toute façon moi je suis nulle au foot, alors tu m’as déjà marqué cinq buts.

Il sourit, rit presque, même, peut-être. Je sais qu’il va me laisser continuer à lui poser les questions. Je n’ai pas gagné sa confiance, bien sûr, mais au moins j’ai son attention. [...] Il répond par phrases courtes ou des haussements d’épaules silencieux. Non, il n’a jamais connu son père. Non, il ne vivait pas avec sa mère quand il habitait dans son pays d’origine. Il l’a déjà vue, oui, mais elle venait et repartait à sa guise. Elle aimait les rues, peut-être. Il n’a pas envie de parler d’elle. C’est sa grand-mère qui l’a élevé, mais elle est morte l’année dernière. Tout le monde mourait ou alors partait au nord. Ça fait six mois maintenant, exactement, qu’elle est morte. Elle s’occupait d’eux, au Honduras, mais c’était sa tante, celle-là même qui est assise dans le fond de la salle d’audience, qui avait toujours envoyé de l’argent. [...]

Avec qui habitais-tu dans ton pays d’origine ?

Avec ma grand-mère et mes deux cousines.

Quel âge ont-elles ?

Dix-neuf et treize ans. Non, attendez, dix-neuf et quatorze.

Noms ?

Patricia et Marta — pourquoi vous avez besoin de leurs noms ?

J’en ai besoin, c’est tout. Sont-elles encore là-bas, toutes les deux ?

Non.

Alors où sont-elles ?

Quelque part, en route, elles vont arriver.

En route vers les U.S.A ?

Oui.

Avec qui ?

Un coyote — qu’est-ce que vous croyez ? [...]

La raison qui motive le voyage des deux jeunes filles, à la suite de Manu, ne s’éclaircit pour moi que lorsqu’on arrive enfin aux dix dernières questions. Ce sont les plus difficiles à poser parce qu’elles font directement référence aux gangs, et c’est à ce stade que de nombreux enfants, en particulier les plus âgés, s’effondrent. [...|

Les adolescents ont tous été touchés d’une manière ou d’une autre par les tentacules de la MS-13 et du Barrio 18 [...]. Les adolescentes [...] ne sont habituellement pas contraintes d’intégrer les gangs, mais sont souvent sexuellement harcelées par eux ou recrutées pour être les petites amies. On dit aux garçons que leur soeur, leur cousine ou leur copine sera violée si elle n’intègre pas d’elle-même le gang.

Je pose à Manu la question trente-quatre, celle qui ouvre souvent la boîte de Pandore [...] : “As-tu déjà eu des problèmes avec les gangs ou le crime dans ton pays d’origine ?”

Manu me raconte une histoire confuse [...]. Un des deux gangs essayait de le recruter ; l’autre voulait sa peau. Un jour, des gars du Barrio 18 l’ont attendu, lui et son meilleur copain, devant leur école. [...] Lui et son copain se sont éloignés à pied, mais ils ont été suivis. Ils ont voulu courir. Ils ont traversé une ou deux rues en courant, jusqu’à ce qu’un coup de feu éclate. Manu s’est retourné — tout en continuant de courir — et a vu que son copain était tombé. [...]

Questions trente-cinq et trente-six :

Des problèmes avec le gouvernement dans ton pays d’origine ? Si oui, que s’est-il passé ?

Mon gouvernement ? Notez ça dans votre cahier : ils font que dalle pour quelqu’un comme moi, c’est ça le problème.

C’est à ce moment-là que, de sa poche, il tire le bout de papier qui me hantera si longtemps — la copie d’une plainte qu’il a déposée à la police contre le gang. Il a fait cette démarche plusieurs mois avant que son ami soit tué, mais la police n’a pas levé le petit doigt. [...].

Ce soir-là, après l’altercation avec le gang, il a appelé sa tante à New York. Ils ont décidé qu’il quitterait le pays le plus tôt possible. Elle lui a fait promettre de ne pas sortir de la maison au cours des semaines suivantes. Il n’a pas assisté aux funérailles de son ami. »

Raconte-moi la fin

★★★★

Valeria Luiselli, L’Olivier, Paris, 2018, 126 pages