Didier Paquignon et la fabrique extraordinaire de faits divers

L’artiste avoue peindre pour mettre des images sur ses angoisses.
Illustration: Didier Paquignon L’artiste avoue peindre pour mettre des images sur ses angoisses.

Il fallait y penser. Le Britannique Christopher Lowcock, 29 ans, a réussi à berner les autorités de son pays en recouvrant simplement sa prothèse d’un bandage le jour où la justice a ordonné qu’on lui pose un bracelet électronique pour le surveiller. Le Daily Telegraph a rapporté ce fait cocasse en 2011.

Ainsi, pour continuer à jouir de sa liberté, il n’avait plus qu’à enlever son membre artificiel pour se débarrasser du mouchard. Les deux employés de la compagnie de sécurité G4S qui le lui avait installé ont été licenciés.

Désopilant, ce fait divers l’est pour le moins. Mais pour l’artiste-peintre Didier Paquignon, il est bien plus encore : une source d’inspiration, comme en témoigne le monotype, ce procédé d’impression non gravé qui produit un tirage unique, que cette histoire a fait apparaître dans son atelier parisien. L’image montre le bas du corps d’un gars peinard, debout, une prothèse en moins. Elle accompagne un bref résumé de ce que Paquignon a intitulé « La cavale de l’unijambiste », dans Le coup du lapin et autres histoires extravagantes, son tout premier livre.

L’homme est un collectionneur d’extravagances contenues dans les informations insolites qui décrispent chaque jour le monde de l’information. « Je ne regarde pas la télévision, je ne vais pas au cinéma, résume-t-il à l’autre bout du fil pour justifier cette étrange passion. Le soir, après une journée de travail, je fais des monotypes en m’inspirant de toutes ces histoires que j’accumule depuis des années. J’en ai plus de 400. Au début, je les découpais dans les journaux. Aujourd’hui, ce sont des amis qui se chargent de me les faire parvenir après les avoir trouvées sur Internet », comme cette histoire mettant envedette sur un plateau de télévision le mannequin Orit Fox et un serpent.

Visiblement affamé, l’animal a décidé de mordre la jeune femme, qui s’est fait hospitaliser pour une blessure superficielle. Le serpent, lui, est mort intoxiqué, après avoir percé un implant mammaire et ingéré la silicone qu’il contenait. La scène tient désormais dans l’image d’une tête de serpent apparaissant entre les deux seins d’une poitrine généreuse.

Le dessin d’un homme scaphandre détendu dans son salon accompagne, lui, un récit tout aussi loufoque dont plusieurs médias ont fait écho l’été dernier. Ça s’est passé dans le nord de la France. Un couple avec enfants y a divorcé en attirant forcément les regards. Le motif de la séparation était en effet singulier, la femme ne supportant plus de partager sa vie avec un homme qui jour et nuit sentait le besoin d’être habillé en… combinaison de plongée.

« Les histoires qui m’intéressent sont dramatiques, oui, mais jamais tragiques », explique Didier Paquignon qui s’étonne du succès de ce premier livre. Quelques semaines après sa sortie en France, l’objet doit déjà partir en réimpression. « Je ne me complais pas dans le drame. Il y a toujours une pirouette à la fin de ces histoires qui finit par faire rire. »

L’artiste avoue peindre pour mettre des images sur ses angoisses, mais aussi pour survivre à l’absurdité des temps présents. « C’est l’humour qui va sauver l’humanité », ajoute-t-il en saluant l’ingéniosité des humains, « capables de tout et souvent du pire ». « C’est l’humour qu’il faut convoquer chaque jour pour ne pas se jeter par la fenêtre. Et vu les moments que l’on traverse, politiquement ou socialement, le rire ne sera jamais de trop. »

La tromperie

« Un sexagénaire qui tentait d’avoir des rapports sexuels avec une éléphante a été condamné à quinze ans de prison. Surpris à moitié nu, juché sur une caisse derrière l’animal, Kim Lee Chong a déclaré que l’éléphante était la réincarnation de sa femme, Wey […] (The Sun, 5 février 1998) »

La tête en l'air

« Un Américain de 22 ans est mort samedi alors qu’il effectuait un saut à l’élastique depuis une télécabine de Stechelberg, dans le centre de la Suisse. Il s’est lancé d’une hauteur de 100 mètres et s’est écrasé sur le parking en contrebas, l’élastique étant prévu pour un saut de 180 mètres (Libération, 13 mai 2000) »

La vraie question

« Une importante expédition de chercheurs britanniques vient de s’installer pour quatre semaines dans l’Atlantique Sud… “afin de tenter de prouver que, contrairement à la légende, les pingouins ne tombent pas à la renverse lorsqu’un avion les survole.” En 1982, durant la guerre des Malouines, des pilotes anglais avaient observé ou cru observer le contraire. (Libération, 28 juillet 2003) »

Le coup du lapin et autres histoires extravagantes

Didier Paquignon, Le Tripode, Paris, 2018, 180 pages