«Le bleu du lac»: monologue amoureux

Dans son nouveau roman, Jean Mattern explore la solitude et les vertiges de l’amour clandestin.
Photo: Jacques Goursaud Dans son nouveau roman, Jean Mattern explore la solitude et les vertiges de l’amour clandestin.

Le secret : celui qu’on tait, celui dont la lourdeur est oppressante, celui qui empêche de dévoiler son vrai visage, celui qui cause des regrets, celui qui nous contraint à esquisser les contours de ceux qu’on aime, qui font d’eux un éternel mystère.

Dans son nouveau roman, Le bleu du lac, l’auteur français Jean Mattern explore la solitude et les vertiges de l’amour clandestin, de la passion brûlante à l’inexorable trépas.

La célèbre pianiste Viviane Craig est anéantie lorsqu’un appel lui apprend le décès brutal de son amant, le charismatique critique musical James Fletcher.

Au bout du fil, l’exécuteur testamentaire lui confie l’ultime requête de l’homme de sa vie : qu’elle interprète l’Intermezzo de Brahms lors de sa messe de funérailles.

En route vers le service funèbre, au fil des stations de la ligne Piccadilly du métro de Londres, la concertiste ressasse, en un seul souffle, les montagnes russes émotionnelles qui l’assaillent.

Dans un vibrant et saisissant chant d’adieu intérieur, elle raconte les souvenirs heureux, les regrets du temps perdu, les silences qui demeureront à jamais dans l’ombre, mais surtout l’angoisse de ne pas parvenir à dissimuler sa peine, son manque, sa sensualité et son désir vibrant, condamnés à ne vivre une dernière fois qu’à travers un simple, mais évocateur morceau de musique.

« Personne ne sera là pour décrire son visage quand il jouissait, cet éclat dans ses yeux quand je le faisais rire, personne ne parlera de sa main, cette main qu’il posait sur ma joue avec une tendresse infinie, une tendresse dont lui seul était capable, car elle n’était pas de ce monde. Ces quelques notes de musique devront suffire… »

Les choix stylistiques de l’auteur — la restriction volontaire de ponctuation, les incessantes répétitions et la mise en valeur des contradictions émotionnelles — accentuent la violence du deuil et le réalisme du discours, et permettent de poser un regard sensible sur les antagonismes du sentiment amoureux. Un bel hommage au génie de la musique et à la douce et puissante beauté qui affleure de la douleur.

Extrait de «Le bleu du lac»

« Nous ne nous étions jamais rien promis, et il est inutile de toute façon de se jurer que l’on ne se sépare jamais quand c’est la mort qui s’en charge, seulement, la question qui me taraude maintenant est de savoir si notre bonheur était si parfait grâce à son caractère clandestin ou au contraire malgré lui, et je me demande si cela m’aidera à vivre, maintenant que tout est fini, si toute cette théorie sur l’amour qu’on engrange et sur lequel on peut s’appuyer n’est pas une belle invention pour consoler les endeuillés comme moi, avec cette circonstance aggravante (on dirait que je parle d’un meurtre) d’être condamnée à un deuil clandestin, et qui peut me dire s’il sera plus facile pour moi de garder mon chagrin secret que cela n’a été le cas de mon bonheur… »

Le bleu du lac

★★★ 1/2

Jean Mattern, Sabine Wespieser éditeur, Paris, 2018, 120 pages