L'écrivain au travail: toutes les histoires du monde en Lula Carballo

Jeune trentenaire, Lula Carballo, Uruguayenne d’origine, est l’auteure de «Créatures du hasard» publié ce printemps.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Jeune trentenaire, Lula Carballo, Uruguayenne d’origine, est l’auteure de «Créatures du hasard» publié ce printemps.

De l’autre côté de la fiction. Dans les prochaines semaines, Le Devoir repart à la rencontre d’écrivains gagnant leur croûte dans des boulots plutôt éloignés de la littérature. En apparence.

L’année du silence. C’est ainsi que Lula Carballo décrit ses douze premiers mois au Québec. Elle avait 15 ans. « Pendant tout ce temps, t’es complètement coupé de la parole », se souvient celle dont le père ébéniste s’exilait alors afin d’œuvrer ici au sein d’une entreprise confectionnant des meubles de luxe. « Ça m’a beaucoup marquée, surtout que c’est une période où un immigrant doit faire beaucoup de démarches pour obtenir des papiers, des cartes, tout ça. Il suffit de connaître trois ou quatre mots de français pour que tes parents t’amènent partout pour traduire. Tu deviens l’interprète de tes parents ! »

Ils n’ont aujourd’hui plus besoin de l’aide de leur fille pour remplir leur déclaration de revenus, mais l’Uruguayenne d’origine consacre toujours une importante partie de ses journées à « donner la parole à des gens qui, autrement, ne se comprendraient pas », en tant qu’interprète sous contrat à la Commission de l’immigration et du statut de réfugié du Canada.

Elle avait passé, ce mardi-là, l’avant-midi au téléphone avec des agents postés à la frontière américaine et des demandeurs d’asile, à traduire des questions simples tirées de différents formulaires préliminaires. C’est la partie la plus facile de son travail.

Elle était attendue le lendemain en salle d’audience, à la Commission, où elle s’assoirait aux côtés de gens souvent venus d’Amérique du Sud et de leur avocat, devant un commissaire chargé de déterminer si un danger réel pèse sur leur vie. Pendant les quelques heures suivantes, les questions graves de l’un et les réponses tragiques des autres transiteront toutes par sa propre voix à elle.

« La première question, dans une salle d’audience, c’est souvent : “De quoi avez-vous peur ?” Et la réponse, c’est la plupart du temps : “J’ai peur de mourir ou qu’on me tue” », explique-t-elle avec beaucoup de circonspection. Ce portrait ne contient aucun détail sur les cas qu’a interprétés Lula, pour des raisons évidentes de protection de l’identité des demandeurs d’asile.

« Mais en même temps, c’est toujours beau à voir, les audiences, ajoute-t-elle, parce que les enfants s’habillent comme pour une fête, avec de belles robes, de belles chemises. Les gens sont chics, parce que c’est un moment important dans leur vie. Ils jouent leur futur, oui, mais c’est aussi juste un moment très solennel. »

Avant de défiler devant la Commission de l’immigration et du statut de réfugié du Canada, un demandeur d’asile aura d’abord couché son histoire — aussi bien dire sa vie — sur papier, un récit traduit en anglais ou en français puis soumis au commissaire, qui posera pendant l’audience des questions précises sur le texte en question, afin d’en mesurer la crédibilité. Ça ressemble pas mal à une entrevue avec un écrivain, non ?

« Et c’est pour ça que c’est fascinant, mon travail : c’est très littéraire », s’exclame celle qui faisait paraître ce printemps Créatures du hasard (Le Cheval d’août), un premier livre de fiction en forme d’hommage aux femmes, éblouissantes d’authenticité, de sa lignée.

« Mon travail à la Commission, c’est un exercice très lié à une sorte de narrativité, parce que c’est très important pour les demandeurs de suivre un fil temporel, de situer les événements dans le temps les uns par rapport aux autres. » Toujours très important aussi pour les demandeurs de ne pas oublier que celle qui leur livrera dans leur langue la décision du commissaire n’a aucune prise sur leur sort.

« Tout ce que je peux faire, c’est interpréter avec tout mon corps et toute mon âme », souligne la jeune trentenaire, détentrice d’une maîtrise de l’UQAM en création littéraire. « Si le demandeur se fâche, je me fâche. Si le commissaire est très sérieux, je suis très sérieuse. C’est essentiel parce que, si le commissaire dit [elle adopte un ton inquisiteur] “Ah oui, es-tu sûr de ça ?” et que je traduis [elle adopte un ton neurasthénique] en disant “Ah oui, es-tu sur de ça ?” je fais mal mon travail. »

Qu’a-t-elle appris au sujet de l’humain au cours de ces huit dernières années, durant lesquelles elle aura parfois été une des rares personnes à entendre l’histoire bouleversante de demandeurs parfois renvoyés dans leur pays d’origine ? « J’ai appris à respecter la complexité des vécus, à ne jamais faire d’amalgame, ni au sujet des demandeurs d’asile, ni au sujet de la Commission. Ce que j’ai appris, c’est à écouter. »

Et à mettre son ego de côté. « Parce que, si je mets mon ego et mon désir d’être parfaite devant la cause, je risque de dire n’importe quoi. Les avocats trouvent habituellement que je suis pas mal performante [elle esquisse un sourire timide], et quand j’ai une mini-hésitation, tout le monde est surpris. Il faut parfois que je leur répète : “Attendez un peu, là, je ne suis pas Google Translate. Vous êtes en train de parler de quelque chose que je ne connais pas, dans une salle où tous les autres intervenants connaissent ce dont ils parlent sur le bout des doigts.” »

Devant Lula, un grand carnet dont chacune des pages explose de lignes quadrillées, qu’elles tracent machinalement pendant une audience afin de se concentrer, mais aussi afin de garder une trace de ceux dans la vie de qui elle ne sera que brièvement apparue.

« Toutes les histoires du monde qui m’habitent, je ne peux pas les retranscrire, je ne peux pas les utiliser dans mes prochains livres, mais je peux les laisser m’habiter. »

Nous croirez-vous si nous écrivons que, pendant un instant, nous avons entrevu certaines de ces histoires, et certains des visages qui les incarnent, quelque part au fond de la pupille chatoyante de Lula ?