«Graffiti Palace»: du feu et du sang au cœur de la Cité des Anges

Lombardo se sert du célèbre conte pour permettre d’en contempler la richesse.
Photo: Jack Hummel Lombardo se sert du célèbre conte pour permettre d’en contempler la richesse.

En véritable James Joyce moderne, A. G. Lombardo fait le pari audacieux de proposer sa propre réinterprétation de l’Odyssée : 400 pages fiévreuses qui nous plongent au cœur de la scène historique des émeutes de Watts, qui ont mis Los Angeles à feu et à sang en août 1965.

Dans les entrailles frénétiques de la clandestinité, avec ses personnages improbables qui peuplent la nuit, dans un déchaînement de détails, de témoins, de changements de direction et de revendications, l’auteur parvient à offrir un voyage énigmatique dans une ville meurtrie et enrichie par les révoltes politiques et sociales qui la déchirent.

Dans le chaos provoqué par les tensions raciales, l’insurrection populaire et les violences policières, Americo Monk cherche en vain à rentrer chez lui, pris au piège des rues embrasées du ghetto noir de la Cité des Anges. Armé de son précieux carnet de croquis, Monk, « sémiologue des pavés », recense les graffitis et les actes de vandalisme artistiques qui cartographient la progression et la montée en puissance des gangs de rue.

Ulysse contemporain, il tente par tous les moyens de rejoindre sa copine, Karmann, qui, telle Pénélope, exerce sa patience entourée d’hommes vautours qui cherchent à prendre la place de son amant. « Elle va attendre et Monk va rentrer, c’est un type bien : s’il y en a un qui est capable de déchiffrer la ville et de retrouver son chemin, c’est lui. Oui, elle va attendre, pas en tricotant patiemment car elle n’a pas d’aiguilles à tricoter, mais elle a l’aiguille de son électrophone et elle va passer tous leurs disques, tisser les chansons les unes avec les autres jusqu’à ce qu’il revienne. »

Harem de sirènes tentatrices, cyclope abrité dans la noirceur d’un tunnel, dealers d’opium et diseuses de bonne aventure ; dans sa fuite, Monk croise sur son chemin une multitude de personnages qui rappellent par des indices ici astucieux, ici grotesques, l’épopée d’Homère.

Bien que le style exubérant, le dédale de discours et le casse-tête géographique des lieux puissent parfois s’avérer étourdissants, l’écrivain américain se sert de son hommage au célèbre conte et à ses racines mythologiques pour poser son récit et permettre aux lecteurs d’en contempler toute la richesse. Mais c’est dans le contexte dans lequel il évolue et les propos que ce dernier sous-entend que le roman se révèle le plus efficace et le plus éloquent. La résistance contre le racisme, la ségrégation cachée et la discrimination sont criantes d’actualité et reflètent à peu de chose près le mouvement Black Lives Matter et ses manifestations contre la brutalité policière et la violence envers les minorités.

Un rappel que, depuis les ruses et les conquêtes de l’Antiquité, depuis le cheval de Troie et le tendon d’Achille, Martin Luther King et les marches de Selma, les erreurs se répètent et l’histoire s’efface aux dépens d’une mémoire sélective teintée d’un héroïsme et d’un nationalisme au goût amer.

« Monk explore ce no man’s land, sinon en toute immunité, du moins avec une sorte de fragile grâce. Les gangs — Slausons, East Side LocoBoyz, 8-Trays, entre autres — tolèrent son passage, son fugace passage dans leurs interstices, lignes de front et zones de guerre que rien n’indique hormis les symboles peints sur les murs et qu’on ignore ou manque de déchiffrer à ses risques et périls. […] Monk connaît presque tous les flics, eux aussi lui accordent des itinéraires sécurisés, autre laissez-passer intangible dans les ombres de la ville. Le carnet volumineux qu’il serre dans sa main est un badge, un document qui lui ouvre de subtiles frontières et les postes de contrôle. »

Extrait de «Graffiti Palace»

« Monk explore ce no man’s land, sinon en toute immunité, du moins avec une sorte de fragile grâce. Les gangs — Slausons, East Side LocoBoyz, 8-Trays, entre autres — tolèrent son passage, son fugace passage dans leurs interstices, lignes de front et zones de guerre que rien n’indique hormis les symboles peints sur les murs et qu’on ignore ou manque de déchiffrer à ses risques et périls. […] Monk connaît presque tous les flics, eux aussi lui accordent des itinéraires sécurisés, autre laissez-passer intangible dans les ombres de la ville. Le carnet volumineux qu’il serre dans sa main est un badge, un document qui lui ouvre de subtiles frontières et les postes de contrôle. »

Graffiti Palace

★★★ 1/2

A. G. Lombardo, traduit de l’anglais par Charles Recoursé, Seuil, Paris, 2018, 378 pages