«Passage des ombres»: Arnaldur Indridason et le nouveau paradigme islandais

C’est le rythme inimitable de l’écriture d’Arnaldur Indridason, pleinement rendue par Éric Boury, qui fait le charme de ce récit aux odeurs surannées.
Photo: Daniel Roland Agence France-Presse C’est le rythme inimitable de l’écriture d’Arnaldur Indridason, pleinement rendue par Éric Boury, qui fait le charme de ce récit aux odeurs surannées.

L’Islande est devenue le pays que l’on connaît au milieu du siècle dernier, alors que la petite île d’à peine quelques centaines de milliers d’habitants était envahie par des troupes britanniques puis américaines.

Vers la fin de la guerre, en 1944, l’ancien protectorat danois choisit par référendum de se transformer en République d’Islande. Le choc fut brutal et intense pour la maigre population de pêcheurs et d’agriculteurs perdue au milieu de l’Atlantique Nord.

C’est d’abord ce grand bouleversement accouchant d’un nouveau paradigme islandais que raconte Arnaldur Indridason dans sa Trilogie des ombres, qui trouve ici sa conclusion. Il faut surtout retenir de ce troisième volet — comme des deux premiers — que la coupure fut radicale : on ne passe pas subitement (ou presque) d’une société archaïque à la modernité sans que le bât blesse.

Comme d’habitude chez Indridason, le lecteur ne trouvera pas beaucoup de sang ici, ni de poursuite effrénée ou de coups de feu, alors que l’on enquête sur la mort de deux jeunes filles. Tout en demi-teintes, l’histoire avance lentement, en deux temps : l’un au moment des faits, au milieu des années 1940, alors qu’on retrouve les deux policiers (Thorson et Flovent) rencontrés dans le premier volet de la série ; l’autre, aujourd’hui, au moment où un vieillard — qui est en fait un des deux limiers — est assassiné dans son lit.

Le récit tourne autour de ce que les Islandais ont nommé « la situation ». Comme il y avait à l’époque plus de soldats étrangers que d’Islandais en Islande, plusieurs jeunes filles en ont profité pour secouer le sac à puces des traditions et prendre l’air avec un soldat américain promettant mer et monde.

Certains « pure laine » ont réagi brutalement tout en cherchant à faire porter le blâme aux soldats étrangers, comme le laissent croire ici certains indices… Heureusement, le temps sait souvent prendre d’étranges détours en Islande et, contre toute attente, l’affaire sera résolue plus d’un demi-siècle plus tard.

Encore une fois, c’est le rythme inimitable de l’écriture d’Arnaldur Indridason — toujours aussi pleinement rendue par Éric Boury — qui fait le charme de ce récit aux odeurs surannées.

Avec ses deux enquêteurs, on assiste à la lente implosion des valeurs de ce minuscule pays piégé par sa situation géographique stratégique entre l’Europe et l’Amérique. Mais il y a surtout que, tout au long, et dans une infinie variété de petits détails, la profonde humanité des personnages d’Indridason vient témoigner de l’impact majeur de cet « ajustement sociétal » qui a fait de l’Islande ce qu’elle est devenue.

Extrait de «Passage des ombres»

« — Et votre mère était la seule personne à être au courant ?

— Oui, il me semble, avec Rosamunda, évidemment.

— En résumé, votre mère l’a trouvée dans la cour en larmes, les vêtements déchirés ?

— Maman pensait qu’on l’avait agressée. Elle a voulu l’aider, mais comme Rosamunda a refusé, elle l’a laissée tranquille. Je crois qu’elle regrettait de ne pas avoir fait plus pour elle.

— Et elle rentrait juste d’une livraison chez ces gens ?

— Oui. Aux yeux de maman, cette famille était au-dessus de tout soupçon. Bref, ma mère tout craché.

— Et, malgré tout, elle n’avait pas l’esprit tranquille ?

— Apparemment, non. Cette histoire la hantait encore quelques jours avant sa mort. »

Passage des ombres. Trilogie, tome 3.

★★★ 1/2

Arnaldur Indridason, traduit de l’islandais par Éric Boury, Éditions Métailié/Noir, Paris, 2018, 302 pages