Intendant en Nouvelle-France: un constructeur de modernité

Marie-Eve Ouellet décrit la construction de l’État moderne comme un processus supra-atlantique.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Marie-Eve Ouellet décrit la construction de l’État moderne comme un processus supra-atlantique.

Vers 1694, François de Fénelon, archevêque-duc de Cambrai et écrivain, rédige une lettre anonyme à Louis XIV pour lui reprocher d’avoir « détruit la moitié des forces réelles » de l’État afin de « défendre de vaines conquêtes au-dehors ». Bien qu’issu d’une France héritière de la féodalité, il se montre précurseur des Lumières en s’en prenant à l’absolutisme du roi.

Pour Marie-Eve Ouellet, la Nouvelle-France n’a pas échappé à cet élan vers la modernité. Dans son ouvrage novateur Le métier d’intendant en France et en Nouvelle-France au XVIIIe siècle, la jeune historienne québécoise décrit « la construction de l’État moderne comme un processus supra-atlantique » liant la métropole et la colonie au sein d’un « espace d’interactions » entre deux continents. Au Canada, même si, dans l’ordre de préséance, l’intendant vient après le gouverneur général et l’évêque, il reste le personnage le plus influent à cause des domaines qu’il gère : justice, administration intérieure et finances.

On garde chez nous le souvenir de deux intendants : Jean Talon (1625-1694), administrateur exemplaire qui conçut un solide plan de colonisation ; et François Bigot (1703-1778) qui, à l’inverse, corrompu par la fraude, fut loin d’empêcher la Conquête britannique. En comparant le rôle des intendants en Nouvelle-France à celui qu’exerçaient leurs homologues en Bretagne et à Tours, siège d’une circonscription administrative qui englobait la Touraine, le Maine et l’Anjou, l’historienne ausculte l’Ancien Régime.

Son analyse ouvre la porte à un réexamen fascinant de l’évolution politique. Compte tenu du fait que, depuis 1663, le Canada est gouverné directement par le roi, un peu comme une province de la France, elle écrit : « Devenu un symbole du renforcement du pouvoir royal en raison de son rôle de première ligne, innovateur pour les uns et réactionnaire pour les autres, pourfendeur et défenseur des libertés provinciales, l’intendant est au coeur des débats sur l’absolutisme et la centralisation monarchique. »

Marie-Eve Ouellet insiste sur « l’affermissement du pouvoir de l’intendant durant la première moitié du XVIIIe siècle ». Elle explique qu’au Canada le pouvoir du Conseil souverain de faire des remontrances au roi lui est retiré dès 1673, lorsqu’une déclaration royale dépouille tous les parlements français de ce piètre embryon de démocratie.

Après 1723, le contrôle fait par Versailles devient cependant moins tatillon au Canada. L’intendant pourra mieux s’adapter à la colonie et même y frauder ! Marie-Eve Ouellet conclut, hélas sans la moindre ironie, que, par rapport à la Bretagne et à Tours, son « entreprise fut couronnée du plus grand succès » ! Mais l’Ancien Régime coûtera à la France la perte du Canada en 1763 et, par la Révolution en 1789, la chute de l’absolutisme, conséquence inévitable de l’évolution de la sensibilité occidentale.

Extrait de «Le métier d’intendant en France et en Nouvelle-France au XVIIIe siècle»

« Le premier intendant en exercice en Nouvelle-France, Jean Talon, arrive en 1665. Par son dynamisme et son action pionnière, Talon aura réussi à incarner la fonction au point d’éclipser ses successeurs. De manière générale, le XVIIIe siècle s’est fait discret dans les écrits sur l’administration en Nouvelle-France, relégué dans l’ombre des débuts hauts en couleur du siècle précédent. Il reste pourtant beaucoup à découvrir sur le fonctionnement à long terme de la structure mise en place. »

Le métier d’intendant en France et en Nouvelle-France au XVIIIe siècle

★★★

Marie-Eve Ouellet, Septentrion, Québec, 2018, 392 pages