«Mon autre famille»: Armistead Maupin aux sources de l’inspiration

La douceur et l’autodérision avec lesquelles Maupin relate les épreuves et les choix déchirants qui ont déterminé son parcours sculptent une histoire résonnante d’humanité.
Photo: Mark Mainz Getty Images Agence France-Presse La douceur et l’autodérision avec lesquelles Maupin relate les épreuves et les choix déchirants qui ont déterminé son parcours sculptent une histoire résonnante d’humanité.

Depuis les années 1970, l’auteur et militant Armistead Maupin a envoûté des millions de lecteurs avec ses personnages rebelles et anticonformistes du 28, Barbary Lane, héros de ses Chroniques de San Francisco. Ses dernières, parues à l’origine sous forme de roman-feuilleton dans le San Francisco Examiner, esquissent un portrait percutant et vivant de la ville et de ses habitants, étendu sur plusieurs décennies.

Sa nouvelle offrande, Mon autre famille, reprend la formule pour dresser un portrait intime de l’écrivain. Cette autobiographie rappelle avec nostalgie et humour, à la fois par le ton sans concession, l’ambiance et le recours à l’anecdote, les célèbres chroniques, Maupin n’hésitant pas à revenir sur la création de ses personnages cultes — Mary-Ann Singleton, Anna Madrigal, Mona Ramsey et les autres — et à recourir à leurs crises identitaires et à leurs luttes afin de mieux ancrer sa propre histoire.

Le lecteur marche dans les pas de l’écrivain, de son enfance sudiste marquée par le conservatisme politique et religieux d’un père qui refuse les changements provoqués par la guerre de Sécession, à son enrôlement pour la guerre du Vietnam motivé par les convictions droitistes de la famille et par le respect des traditions.

De retour au pays, il accepte un poste à l’Associated Press dans un San Francisco en pleine ébullition, où il effleurera pour la première fois l’ouverture, la tolérance, le respect de la différence et la recherche insatiable de liberté.

Il me faut reconnaître que si je parvins à me défaire de l’élitisme de Blanc privilégié de ma jeunesse, ce fut précisément grâce à la lumière rouge des cabines, aux couloirs sombres et aux dédales plus sombres encore des Dave’s Bath

 

À travers le feu brûlant des premières amours, le succès instantané de ses chroniques, un premier flirt avec la célébrité, une soirée aux Oscar avec Laura Linney et de multiples expériences rédemptrices dans les bains nudistes, il se choisira une « famille logique » avec laquelle il partira à la rencontre de lui-même.

« Il me faut reconnaître que si je parvins à me défaire de l’élitisme de Blanc privilégié de ma jeunesse, ce fut précisément grâce à la lumière rouge des cabines, aux couloirs sombres et aux dédales plus sombres encore des Dave’s Bath. N’importe qui s’y enfonçait, pèlerins unis dans la même quête de queue. »

Les nombreuses anecdotes personnelles qui forment la trame du roman illustrent non seulement les dualités qui ont contribué à forger le destin extraordinaire de l’auteur, mais constituent également des témoins et des conséquences de premier ordre des grandes luttes politiques et sociales de l’époque — premières revendications pour les droits des homosexuels, assassinat de Harvey Milk, épidémie du VIH —, transformant peu à peu l’oeuvre en porte-parole d’un mouvement dont les batailles, rappelle l’auteur, demeurent essentielles dans l’Amérique de Donald Trump.

La douceur et l’autodérision avec lesquelles Maupin relate les épreuves et les choix déchirants qui ont déterminé son parcours, adjointes à la poésie rythmée et efficace dont celui qui a maîtrisé l’art de tenir les lecteurs en haleine pendant des dizaines d’années n’a rien perdu, sculptent une histoire résonnante d’humanité, accessible et divertissante.

Extrait de «Mon autre famille»

« En roulant vers la base, la capote de ma Sunbeam Alpine baissée, j’avais l’impression de venir de naître. J’avais enfin tenu le corps nu d’un autre homme contre le mien, et la fin du monde n’avait pas retenti. Oui, j’avais franchi un point de non-retour, mais ce n’était pas du tout ce que j’avais imaginé. Non pas la mort de l’innocence, mais l’avènement d’une adolescence grisante aux yeux grands ouverts. Même l’autoradio célébrait l’événement avec une toute nouvelle chanson du Neon Philharmonic qui parlait d’une jeune femme ayant perdu sa virginité […]

Pour mémoire, je ne me sentais pas du tout dans la peau d’une fille ce matin-là. En franchissant la passerelle de l’Everglade pour recevoir le salut habituel du second maître d’équipage de garde, je me sentais homme pour la toute première fois. »

Mon autre famille

★★★★

Armistead Maupin, traduit de l’anglais par Marc Amfreville, Éditions de l’Olivier, Paris, 2018, 351 pages