«Le fils de l'Inde»: voyager pour se trouver

La prose de Sylvie Crossman, sublime et chantante, renforce l’impression d’enchantement et de beauté qui émane des différents lieux visités.
Photo: Je?ro?me Panconi La prose de Sylvie Crossman, sublime et chantante, renforce l’impression d’enchantement et de beauté qui émane des différents lieux visités.

Plonger dans un roman de Sylvie Crossman, c’est sauter sur les ailes d’un oiseau pour parcourir le monde, s’ébahir devant la somptuosité du Bosphore et la noblesse de l’Aga Sophia, rêvasser à bord d’un train, savourer un thé à l’anglaise, se couvrir de poussière rouge en Inde et courber l’échine devant la blancheur éclatante du Taj Mahal.

Dans ce roman au doux parfum d’exotisme et d’inconnu, l’écrivaine française se moque des frontières et de l’espace-temps, se joue des codes de la narration et brouille volontairement la lisière entre réalité et fiction, ne laissant au lecteur d’autre choix que de se laisser emporter par l’instant présent et de paisiblement tanguer d’une direction et d’une découverte à l’autre.

Étendue sur son lit de mort, une femme, Jaklin Crossman, dévoile à sa nièce Sarah un premier indice sur leur passé familial, l’implorant de poursuivre et de raconter ce récit vécu sur fond de colonisation de l’Inde britannique.

Ses recherches amènent Sarah à marcher sur les traces d’un grand-père au passé obscur, le mystérieux Frédérick. De son départ précipité du quartier ouvrier de l’East End à Londres, ses années de service dans les 1st Royal Dragoons sous les ordres de l’officier Michael Biddulph, jusqu’à sa vie après la guerre et la naissance de sa famille, les longues pérégrinations laissent à la jeune héritière le privilège de combler les brèches et d’héroïser cette figure méconnue.

La prose, sublime et chantante, renforce l’impression d’enchantement et de beauté qui émane des différents lieux visités, exaltant leurs richesses naturelles et architecturales, célébrant autant leur diversité que leurs ressemblances.

Un hommage sensible aux sacrifices des soldats dont la vie ou l’esprit demeure à jamais sur les champs de vaines batailles.

Extrait de «Le fils de l’Inde»

« Partout, autour, l’eau soumettait la terre à son flamboiement matinal, abolissant le désordre de la ville et son fracas. Tout un peuple de formes silencieuses : les unes — vapeurs, paquebots, oiseaux — mobiles ; les autres — ponts, tours, grues, cheminées d’usines, lances de minarets — figées dans la pâte mordorée du ciel — se levait pour nous escorter. Tout n’était donc pas terminé : la splendeur d’Istanbul, dans sa réduction solaire, en était la preuve. Ce somptueux début de jour m’apparaissait comme un décor parfait pour sa sortie de scène. Nous le dressions ensemble et le monde s’exécutait. »

Le fils de l’Inde

★★★ 1/2

Sylvie Crossman, Seuil, Paris, 2018, 288 pages