«Looking back»: le poids des souvenirs

Tecia Werbowski sonde la part de la Grande Histoire dans la déviation des petits destins.
Photo: Éditions Noir sur Blanc Tecia Werbowski sonde la part de la Grande Histoire dans la déviation des petits destins.

Oui, il y a quelque chose de Stefan Zweig dans ce roman miniature. Dans l’esprit, dans le ton, dans le rythme, mais aussi dans la manière dont il laisse l’anecdote, l’évocation d’un souvenir, saisir la part subtile de la Grande Histoire dans la déviation de minuscules destins. Entre la Pologne, Prague et Montréal.

C’est dans un train vers Cracovie que l’intrigue se met en place, avec l’apparition de Janusz Nowicki. L’homme, antiquaire à Montréal, revient de Varsovie où il est allé rendre visite à une ancienne flamme.

Il semble avoir bu. Il est irritable. Il va remonter le fil de son passé en compagnie de Tecia, la narratrice, et devenir pour elle plus qu’une rencontre fortuite dans un compartiment de train : la source d’une étrange curiosité.

« À l’évidence, il n’avait aucune envie de me revoir — moi, la dépositaire de son secret. Pourtant, je ne pouvais pas nier qu’il m’intriguait. »

Nouvelle. Novella. Récit court. Appelons ça comme on veut. Looking back dévoile surtout un texte qui relate un passé, une similitude de trajectoire, pour mieux dévoiler une profonde humanité. La plume délicate de Tecia Werbowski, auteure de Franz Schubert Express,du Mur entre nous ou de Ich bin Prager, trace ici les contours d’une existence et d’une romance que le Printemps de Prague a fait changer d’aiguillage.

Elle nomme, avec un souci de la précision, l’adversité, la résilience, mais surtout cette violence sociale qui fait tomber les pouvoirs sans jamais épargner le citoyen ordinaire qui se trouve juste en dessous.

Le froid du dehors alimente celui du dedans dans ce récit à l’acuité dérangeante qui, à l’image du Joueur d’échecs de Zweig, pour ne nommer que lui, trouve sa densité dans le raffinement du verbe et sa beauté dans la douleur qu’il convoque.

Extrait de «Looking back»

« M. Nowicki se mit à sangloter, et nous demeurâmes un bon moment sans dire un mot. Bien évidemment, apprendre que M. Nowicki vivait à Montréal lui aussi, comme moi, m’avait abasourdie, mais je lui avais dissimulé ma surprise pour ne pas l’interrompre dans son récit, mais aussi parce que je ne voulais pas que nos rapports prennent une tournure plus intime du fait de cette communauté de destin. »

Looking back

★★★★

Tecia Werbowski, traduit du polonais par Margot Carlier, Éditions Noir sur Blanc, Paris, 2018, 74 pages