«Bonjour tristesse», du roman culte à la bédé lumineuse

Pour Denis Westhoff, la transposition dessinée ouvre une nouvelle fenêtre sur le récit singulier de sa mère.
Illustration: Frédéric Rébéna Pour Denis Westhoff, la transposition dessinée ouvre une nouvelle fenêtre sur le récit singulier de sa mère.

C’est le romancier Frédéric Beigbeder qui le dit dans la préface de Bonjour tristesse, de Françoise Sagan, mis en bande dessinée par Frédéric Rébéna : « Le problème de l’adaptation est toujours le même : un autre que vous va choisir le visage de Cécile, il va vous imposer ses choix, insister sur tel ou tel aspect, oublier tout ce qui ne sert à rien et qui est toujours le principal. La beauté est fragile, peut-on la découper en quelques cases ? »

La question, forcément, se pose lorsqu’on arrive à la porte de cette nouvelle mutation qui, 60 ans après le cinéma et le film d’Otto Preminger — avec Jean Seberg dans le rôle de Cécile et David Niven dans celui de son père —, fait basculer le premier roman de Sagan dans l’univers du 9e art. Mais les premières cases font tomber très vite les réticences, éloignent même les doutes, comme une femme mature et un peu trop morale peut éloigner une maîtresse jeune et frivole de l’environnement estival d’un jeune veuf. La perplexité ne persiste pas, chez le lecteur exigeant, dont le fils de Françoise Sagan fait certainement partie.

« Je ne crois pas qu’il y ait d’incarnation parfaite », lance Denis Westhoff joint par Le Devoir en France il y a quelques jours. L’homme est aujourd’hui le gardien de l’oeuvre de sa mère. C’est lui qui a donné son feu vert à la transposition dessinée de ce livre écrit par une jeune romancière de 18 ans en 1954 et qui, avec le temps, est devenu un classique de la littéraire française. En 1999, Le Monde l’a fait entrer à la 41e place de sa liste des 100 livres à retenir du XXe siècle. Entre La montagne magique, de Thomas Mann, et Le silence de la mer, de Jean Bruller, alias Vercors. Rien de moins.

Illustration: Frédéric Rébéna

« Toute adaptation devient une oeuvre originale, ajoute M. Westhoff, et c’est ce qui arrive ici, avec en plus une similitude entre l’image que je me faisais des personnages du roman et le trait de Rébéna et une lumière identique à celle que je m’imaginais. » Le bédéiste, jusqu’à maintenant, était connu pour son Stieg Larsson, avant Millénium (Denoël), récit plongeant dans l’intimité du créateur du célèbre polar, mais aussi pour son Le Corbusier architecte parmi les hommes (Dupuis) et Mitterrand, un jeune homme de droite (Rue de Sèvres).

Étrange concordance des temps : son coup de crayon couplé aux couleurs de Jean-Luc Ruault, complice dans cette adaptation, a quelque chose de rétro, mais paradoxalement, fait ressortir tout le caractère moderne de ce récit qui, à son époque, 14 ans avant une grande révolution sociale, a fait scandale, en plaçant morale et liberté dans un duel à trois sur fond de vacances estivales. On est dans la France des bien nantis, dans l’élégant décor d’une villa de la Côte d’Azur, où Raymond, veuf dans la quarantaine, riche et cultivé, regarde le temps passer en compagnie de Cécile, sa fille, qui vient de se planter au baccalauréat et Elsa, sa maîtresse à la jeunesse aussi insolente que subversive.

Ça fume. Ça boit sur la terrasse, près des pins et sous un toit d’étoiles. Et ça se perd dans la vacuité et l’équilibre d’une vie mondaine et oisive dont la précarité va se révéler brutalement avec l’apparition d’Anne Larsen, créatrice de mode, parisienne, amie de la famille en quête de repos. « Je dois avouer que j’avais totalement oublié que je l’avais l’invitée… », dira le père sans vraiment croire ce qu’il dit. « Nous étions si heureux. Tout ça est fini… », ajoutera la fille en anticipant avec raison le pire.

« C’est un roman qui traite de la liberté, de l’insouciance, de la jalousie, de la révolte, des thèmes qui, aujourd’hui encore, sont aussi contemporains qu’à l’époque, dit Denis Westhoff. Le livre de ma mère est très bien écrit, avec un style clair et fluide que l’on retrouve dans cette adaptation ». Pour Frédéric Beigbeder, cette version est « sexy, frivole, cynique, balnéaire et fruitée », ce qui n’est pas entièrement faux.

Le fils de Françoise Sagan insiste toutefois sur le fait qu’il serait futile d’essayer de tisser des liens entre le roman et la bande dessinée, de chercher à faire des comparaisons entre un univers qui laisse les mots d’un auteur baliser les représentations mentales des lecteurs et un autre qui impose et fixe ses images. « Le film de 1958 a laissé des traces dans les esprits, avec les visages forts qui incarnaient les personnages de cette adaptation. La bande dessinée, elle, offre aujourd’hui un nouveau regard sur cette oeuvre. Elle ne se dévoile pas comme une version mimétique du roman, qui reste encore et malgré tout une source d’inspiration pour les gens aujourd’hui », la lumière contenue dans la tristesse n’ayant pas d’époque.

Bonjour tristesse

Frédéric Rébéna, d’après le roman de Françoise Sagan, Rue de Sèvres, Paris, 2018, 108 pages