«Errico Malatesta»: le rêve d’un autre monde

Face. Profil. Photos signalétiques de Malatesta prises en 1921 lors d’une arrestation.
Photo: Lux Éditeur Face. Profil. Photos signalétiques de Malatesta prises en 1921 lors d’une arrestation.

Il est ironique qu’en 2018, lors du 150e anniversaire du départ de Montréal du premier détachement canadien-français des zouaves pontificaux, volontaires internationaux partis défendre les États de l’Église (en Italie centrale) menacés par l’unification de la péninsule au nom du principe des nationalités, un éditeur montréalais publie une vie d’Errico Malatesta (1853-1932). En plus d’être hostile au pape et aux empires, celui-ci luttait contre tout pouvoir.

Le révolutionnaire italien ne s’inspire pas seulement du choeur des Hébreux exilés et réduits en esclavage à Babylone à l’époque biblique, le Va pensiero de l’opéra Nabucco de Verdi (1842), symbole éclatant de la résistance de l’Italie à l’hégémonie étrangère et au pouvoir temporel du pape. Il affirme qu’il faut « tuer tous les rois — ceux des cours, des parlements et des usines — dans le coeur et l’esprit des gens ». Bien qu’il soit fils d’un propriétaire terrien, il renie la classe aisée, devient l’« Ulysse de l’anarchie ».

Voilà l’expression par laquelle le désigne son biographe et compatriote Vittorio Giacopini, essayiste et romancier né en 1961, qui renouvelle, dans un livre très vivant, sous-titré « Vie extraordinaire du révolutionnaire redouté de tous les gouvernements et polices du royaume », ce que l’on savait de cet ex-étudiant en médecine, tantôt mécanicien, tantôt électricien, propagandiste du socialisme le plus libertaire, notamment en Égypte, en France, en Suisse, en Angleterre, en Argentine, aux États-Unis, à Cuba. Giacopini dépeint l’utopiste frénétique qui déclarait que « la légende est plus vraie que l’histoire » et qu’« anarchie veut dire non-violence ».

L’attitude de Malatesta devant l’autoritarisme bolchevique confirme la singularité de sa démarche révolutionnaire. Pour l’anarchiste, Lénine, « même avec les meilleures intentions, fut un tyran, l’étrangleur de la Révolution russe ».

On comprend que Giacopini, baignant dans la pensée de Malatesta, ne peut s’empêcher de considérer Antonio Gramsci, le théoricien marxiste italien qui pourfend l’anarchisme, comme un « chieur de doutes » des « plus cuistres ».

Malatesta voyait en l’anarchiste russe et globe-trotteur Michel Bakounine qu’il rencontra un père spirituel, mais rompit l’amitié qui le liait à un militant plus jeune, autre Russe cosmopolite semblable, Pierre Kropotkine, lorsque celui-ci, lors de la Première Guerre mondiale, prit parti pour les Alliés en s’opposant à l’Allemagne. À cette séparation douloureuse, il se résigna au nom de l’antimilitarisme et de l’internationalisme.

Giacopini a eu le flair de percevoir dans les convictions inébranlables de Malatesta l’annonce des slogans radicaux contre l’Organisation mondiale du commerce lors de la manifestation de Seattle en 1999, à l’origine de l’altermondialisme. Au-dessus des combats individuels, il existerait une route de l’espoir sans fin.

Extrait de «Errico Malatesta»

« Comme révolutionnaire, Malatesta fut vraiment un Ulysse de l’anarchie, et toute sa “carrière” a été un itinéraire de soi à travers les mythes (ceux du progrès, de la révolution, de la justice sociale, de l’égalité) que la tranquillité obligée de la fin ne lui confirme ni ne lui dément, elle en fait une “légende”. Cette aura imprécise, vague, potentielle, m’est apparue fascinante et j’ai voulu la raconter de l’intérieur. »

Errico Malatesta

★★★ 1/2

Vittorio Giacopini, traduit de l’italien par Serge Quadruppani, Lux éditeur, Montréal, 2018, 240 pages