«Défense de nourrir les vieux»: l’héroïsme de l’âge

Le roman d’Adam Biles dépeint les maux, la solitude et la perte de contrôle qu’entraîne le vieillissement, mais ne se contente pas de ce portrait défaitiste.
Photo: JF Paga Le roman d’Adam Biles dépeint les maux, la solitude et la perte de contrôle qu’entraîne le vieillissement, mais ne se contente pas de ce portrait défaitiste.

Soins déficients, unique bain hebdomadaire, plaies de lit, pommes de terre en poudre… l’image que nous avons des centres de soins de longue durée, qui prennent sous leur aile les personnes âgées en perte d’autonomie, est souvent loin d’être reluisante.

Dans Défense de nourrir les vieux, le Britannique Adam Biles pousse avec un humour grinçant et une absence de scrupules teintée d’amertume cette désolante situation à son paroxysme.

Le roman dépeint les maux, la solitude et la perte de contrôle qu’entraîne irrémédiablement le vieillissement, mais ne se contente pas de ce portrait défaitiste. Au coeur de ses dialogues vifs et de sa plume d’une précision chirurgicale se trouvent la volonté de résister à ces ravages, la volonté de prouver que l’âge et la maladie ne sont pas synonymes d’impuissance et ne méritent aucune indécence.

Dot, une enseignante à la retraite, vend son cottage afin de rejoindre son mari Léonard à la maison de retraite des Chênes Verts, un endroit sordide où les chambres sont partagées et les montres interdites, tout comme l’expression des personnalités.

À son arrivée, toutefois, aucune trace de Léonard. Ses recherches sont rapidement interrompues, la femme de 74 ans étant distraite par ses atypiques colocataires qui semblent la préférer sans histoire, sans passé.

« Être une toile blanche, libérée du poids paralysant de la mémoire. Se laisser aller à la dérive. Moins pour se réinventer que pour émousser ses angles au point de se dissoudre dans l’éther. Sans histoire qui la définisse, l’emprisonne, la maintienne d’un seul tenant, l’entropie pourrait enfin être libre de passer à l’action. »

Ce début d’intrigue, toutefois, ne prépare en rien le lecteur à l’expérience renversante qu’il s’apprête à vivre. Sous les commandes de « Capitaine Ruggles », un résident dont la démence l’amène à croire qu’il est prisonnier de soldats nazis, les vieillards organisent leur rébellion.

Entre leur planification tout sauf minutieuse et leurs maux quotidiens, le récit s’évade sans crier gare vers des scénarios parallèles pour le moins étourdissants, des fantasmes sadomasochistes du directeur de l’établissement aux ambitions brisées d’un pathétique et sadique trio d’aides-soignants, du passé des locataires aux extraits d’un magazine racontant les histoires du vrai « Capitaine Ruggles », entrecoupées de publicités désopilantes vantant les mérites de laxatifs et de médicaments contre les hémorroïdes.

Les personnages, malgré leurs hilarantes mésaventures et leurs lubies parfois déconcertantes, demeurent fondamentalement humains.

Le ton détaché et irrévérencieux de l’auteur parvient à reconstituer la richesse que peut ressentir la jeunesse lorsqu’elle cesse de se contenter de poser un regard attendrissant sur ses aînés pour réellement écouter ce qu’ils ont à raconter.

Avec ce premier roman, Biles réalise la prouesse d’offrir une oeuvre tantôt désopilante, tantôt déroutante, sans jamais ridiculiser ou banaliser la détresse et le dénuement de personnes âgées réduites au silence, encensant plutôt leur héroïsme et leur résilience. Un pari risqué qui s’avère concluant.

Extrait de «Défense de nourrir les vieux»

« D’autres photos édulcorées de la propriété étaient accompagnées de témoignages de résidents, visages flottant de-ci de-là sur le papier glacé. Leur regard vitreux d’extraterrestre. Quels zombies ! On les aurait dits importés de la propagande d’une dystopie futuriste ou d’une publicité pour jeu vidéo japonais sur la conversation de cerveaux gériatriques gélatineux. […] Tous souriaient, cela va de soi. Et ils pouvaient bien sourire, en effet, compte tenu de leur forme. Alors qu’au fil des ans, Dot avait pourri et s’était ratatinée, vieux pruneau à la patine de moisissure bleuâtre, ces modèles-là étaient vieillis en fût de chêne. »

Défense de nourrir les vieux

★★★ 1/2

Adam Biles, traduit de l’anglais par Bernard Turle, Grasset, Paris, 2018, 523 pages