«De purs hommes»: Mohamed Mbougar Sarr et le courage d’être soi

Mohamed Mbougar Sarr parvient à transcender les cultures et les frontières et à sonder l’âme humaine dans ce qu’elle a de plus rassembleur: ses multiples contradictions.
Photo: Richard Bouhet Agence France-Presse Mohamed Mbougar Sarr parvient à transcender les cultures et les frontières et à sonder l’âme humaine dans ce qu’elle a de plus rassembleur: ses multiples contradictions.

Mohamed Mbougar Sarr est un brillant observateur de l’humanité. Sa plume sublime, dénuée de tout jugement, explore avec intelligence et perspicacité la source de l’intolérance, des craintes et de la grande solitude que chacun porte en soi.

Dans ce troisième roman, il parvient, par l’exploitation d’un seul thème, à travers son cheminement personnel et la confrontation de ses propres préjugés, à transcender les cultures et les frontières et à sonder l’âme humaine dans ce qu’elle a de plus rassembleur : ses multiples contradictions.

Les purs hommes, ce sont « les seuls au Sénégal à qui on refuse une tombe. Les seuls à qui on refuse à la fois la mort et la vie ». Les góor-jigéen, les hommes-femmes, les homosexuels. Sujet tabou s’il en est un, dans ce pays de la Teranga, qui se targue de son hospitalité, que l’auteur exploite avec sensibilité, sans volonté de choquer, mais plutôt dans celle d’abaisser les défenses.

Ndéné Gueye, jeune professeur de lettres sénégalais déçu par l’enseignement, visionne une vidéo virale où le cadavre d’un homme homosexuel est déterré puis traîné hors d’un cimetière par une horde de gens en colère.

D’abord indifférent, le jeune homme se retrouve vite au cœur du débat, le doyen de l’université souhaitant interdire, au grand dam de Ndéné, l’enseignement de certains auteurs, dont Verlaine, connus pour leurs relations bisexuelles.

Dès lors, l’intellectuel, fatigué de l’hypocrisie morale d’une société engluée dans la tradition et muselée par la religion, cherche à comprendre le rejet et la cruauté dont sont victimes les homosexuels.

À travers ses rencontres avec différents personnages — son amante, Rama, bisexuelle et libre, son père, l’imam pour qui les préceptes religieux sont sacrés, Samba Awa, un travesti étoile du folklore local —, il trouvera le courage de fonder et de respecter ses propres convictions, l’audace d’être lui-même.

Bien que le roman s’attarde aux tares de la société sénégalaise, son propos et sa lutte pour l’ouverture, la bonté et la justice sont universels et résonnent plus que jamais à une époque où les acquis de l’égalité se fragilisent. Une œuvre magnifique et poignante.

Extrait de «De purs hommes»

« Ce n’est pas parce qu’ils ont une famille, des sentiments, des peines, des professions, bref, une vie normale avec son lot de petites joies et de petites misères, que les homosexuels sont des hommes comme les autres. C’est parce qu’ils sont aussi seuls, aussi fragiles, aussi dérisoires que tous les hommes devant la fatalité de la violence humaine qu’ils sont des hommes comme les autres. Ce sont de purs hommes parce que à n’importe quel moment la bêtise humaine peut les tuer, les soumettre à la violence en s’abritant sous un des nombreux masques dévoyés qu’elle utilise pour s’exprimer : culture, religion, pouvoir, richesse, gloire… »

De purs hommes

★★★★

Mohamed Mbougar Sarr, Philippe Rey, Paris, 2018, 192 pages