«Alex Toth (erratum)»: itinéraire d’un pianiste engourdi

Le biologiste, artiste, éducateur et voyageur Daniel Lytwynuk
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le biologiste, artiste, éducateur et voyageur Daniel Lytwynuk

Petite confidence pour commencer : on pourrait écrire des livres et des livres sur ces bouquins qui, dans le tourbillon d’une saison littéraire, disparaissent dans le fond d’une pile, se font supplanter par plus gros, plus bruyants, plus incontournables, restent cantonnés dans l’ombre d’où ils finissent par attiser avec le temps chez le critique un petit sentiment de regret.

Le premier roman de Daniel Lytwynuk, Alex Toth (erratum), qui a pointé le bout de son nez en mars dernier, au coeur d’un hiver croulant sous le poids de centaines de nouveautés, fait certainement partie de ces livres, de ces oubliés dans nos pages, qui, avant la fin de la saison, gagnent à entrer dans la lumière. Ce récit est singulier, porté par une plume claire et vive. L’efficacité de ses dialogues est admirable. Mais il émeut aussi en cultivant par la métaphore riche et intelligente l’idée que l’audace des générations montantes est sans doute une des clefs pour sortir le présent de son marasme, de ses peurs, de ses angoisses et de cette inertie qui creuse inlassablement son sillon dans les sociétés vieillissantes.

À l’intérieur, Alex Toth, pianiste professionnel, est arrivé à ce stade d’une carrière et d’une renommée mondiale qui n’invite plus au dépassement. Dans son univers stable et prévisible, ses seules distractions viennent un peu d’une tournée au Japon, que l’homme cherche à éviter pour se complaire dans sa stagnation, et beaucoup d’une fonction érectile mise sur pause comme mécanisme de survie à l’usure de son couple. Or, une visite chez une urologue va devenir un point de bascule. « Il y a des choses dans votre vie que vous devez régler, lui dit-elle. Gardez l’esprit ouvert. » Ce qu’il va faire, sans trop de résistance.

Biologiste, artiste, éducateur et voyageur, Daniel Lytwynuk donne une tonalité terriblement organique à ce récit dans lequel deux mondes que tout éloigne finissent par se rapprocher : celui d’un virtuose pour qui Chopin, Bach, Schumann et autres grosses pointures du répertoire romantique n’ont plus de secrets, et celui de Gwendoline, artiste dans la vingtaine qui a le luxe de croire encore que l’exploration, que l’expérimentation, que le mélange des genres ou la mise en danger restent encore les seules façons de ne pas commencer à mourir avant l’heure. Les peurs de l’un vont s’effacer face à l’assurance insolente de l’autre, le tout en laissant les partitions des Amy Beach, Germaine Tailleferre, Lili Boulanger, Rebecca Clarke, Alice Mary Smith, Valerie White, Cécile Chaminade ou Linda Catlin Smith — oui, toutes des femmes ! — faire levier pour que le destin d’Alex sorte enfin de ses ornières.

Dans cette trame où les réflexions sur l’art ou sur un répertoire musical moins convenu viennent brasser l’indolence et le confort du présent, Daniel Lytwynuk saisit habilement l’esprit de son temps, esprit dans lequel le primoromancier fait résonner une ligne mélodique poétique, lucide et forcément salutaire.

Extrait de «Alex Toth (erratum)»

« J’étais assis dans un café place Royale. Une serveuse qui allait devenir une grande actrice un jour, selon ses dires, m’apporta un deuxième allongé. Je regardais les partitions que m’avait confiées Gwendoline. Je les avais prises pour lui faire plaisir. Elle avait fait l’effort de les obtenir. Et je voulais les voir. D’un vieux jardin, D’un jardin clair et Vers la vie nouvelle de Lili Boulanger ; Barcarolle, Menuet italien et Danse des fleurs des Trois morceaux caractéristiques et By the Still Waters d’Amy Beach ; et Impromptu et Pas trop vite de Germaine Tailleferre. Elles étaient de difficulté simple à moyenne, mais je ne m’imaginais pas comment je pourrais les jouer en concert après une semaine sans m’astreindre à la tâche nuit et jour et utiliser des partitions en récital. »

Alex Toth (erratum)

★★★ 1/2

Daniel Lytwynuk, Québec Amérique, Montréal, 2018, 174 pages