«Friday et Friday»: Antonythasan Jesuthasan et la mémoire de l’exil

Peu de gens connaissent le talent d’écrivain de l’acteur Antonythasan Jesuthasan, auteur de quatre romans et de plusieurs recueils de nouvelles, dont «Friday et Friday» est le premier traduit en français.
Photo: Cindy Sasha Peu de gens connaissent le talent d’écrivain de l’acteur Antonythasan Jesuthasan, auteur de quatre romans et de plusieurs recueils de nouvelles, dont «Friday et Friday» est le premier traduit en français.

Son visage vous est peut-être familier. C’est qu’en 2015, il a monté les marches du célèbre Palais des festivals et des congrès de Cannes en compagnie du réalisateur Jacques Audiard, récompensé de la Palme d’or pour le superbe Dheepan, dans lequel Antonythasan Jesuthasan campe le rôle principal.

Peu connaissent le talent d’écrivain de ce puissant acteur, auteur dequatre romans et de plusieurs recueils de nouvelles, dont Friday et Friday est le premier traduit en français.
 

Les six récits contenus dans ce recueil sont avant tout la mémoire d’un exil. À travers des personnages fictifs marginaux dont les excentricités rappellent par moments le théâtre absurde, Jesuthasan témoigne des déchirures et de l’isolement qui ont ponctué son parcours — de son expérience d’enfant soldat au sein du Mouvement de libération des Tigres tamouls, au Sri Lanka, à une longue errance conclue par une demande d’asile politique en France.

Entre la perle de l’Orient et la Ville lumière, de la détresse et la résilience des camps de réfugiés à la violence de Jaffna, l’auteur efface les frontières pour mieux montrer le mouvement perpétuel qui définit l’existence des exilés. À travers six portraits, il réalise l’exploit d’attester du destin d’un peuple déchiré par plus de 20 ans de guerre.

On y fait la connaissance de Diana la ronde, pétrifiée par le bruit des bombes ; de 37 mouvements de rébellion tamouls prêts à tout pour prendre le pouvoir ; d’un homme qui fait le tour du monde à la découverte des prostituées ; d’un prisonnier encombrant inspiré de nouvelles de Tolstoï et de Maupassant ; d’un demandeur d’asile floué ; d’un mendiant du métro La Chapelle à Paris ; et de Layla, la mystérieuse voisine du numéro 7, rattrapée par l’Oiseau jaune et un passé militant.

La mélancolie et la colère

Chacune de ces petites parcelles d’histoire pourrait, comme toute nouvelle réussie, faire l’objet d’un roman entier, tant les personnages esquissés sont d’une fascinante complexité, tant leur destin d’apparence burlesque semble promettre d’innombrables autres aventures.

Ici, la mélancolie et la colère ne se cachent pas sous des euphémismes poétiques et autres mythes exotiques. « Si en lisant cette histoire, un sourire vous vient aux lèvres à un moment ou un autre, cela signifie que l’âme du narrateur est d’une insondable noirceur. À moins que ce ne soit vous, chers lecteurs, dont l’âme est corrompue. »

Les sévices de la guerre, la violence des bombes, les chocs post-traumatiques, les passeurs, les mensonges, les années d’instabilité, la lutte pour la survie de la mémoire et le rejet constant dont sont victimes les sans-papiers sont exposés tels qu’ils sont, tel le quotidien qu’ils deviennent chaque jour pour des millions d’hommes et de femmes.

Friday et Friday est l’œuvre d’un écrivain dont le courage d’outrepasser les tabous et de faire connaître la vérité n’a d’égal que le talent poétique et l’art de créer des personnages puissants par leur vulnérabilité, inoubliables par leur résilience, faisant ainsi lumière sur une guerre civile méconnue et humanisant au passage le visage de centaines de millions de migrants sur lesquels on ne peut plus fermer les yeux.

Extrait de «Friday et Friday»

« Il était une fois, à Ceylan, un type qu’on appelait le Chevalier de Kandi. On racontait qu’un des Mouvements de libération tamouls l’avait condamné à mort. Et que le Mouvement était ensuite revenu sur sa décision. Je ne sais rien de plus à propos du Chevalier de Kandi.

[…] Cette histoire m’obsède tant qu’il me faut l’écrire. Mais je peux à peine imaginer ce qui est arrivé à mon héros.

Je viens de lire une nouvelle de Tolstoï, elle-même adaptée d’une nouvelle de Maupassant, “Le Condamné à mort”. L’histoire se passe en 1897. Celle du Chevalier de Kandi en 1984, à Ceylan, mais il m’apparut soudain qu’elle aurait pu se dérouler de la même façon. Sinon, comment aurait-il pu échapper à la mort, dites-moi un peu ! »

Friday et Friday

★★★★

Antonythasan Jesuthasan, traduit du tamoul (Sri Lanka) par Faustine Imbert-Vier, Élisabeth Sethupathy et Farhaan Wahab, Zulma, Paris, 2018, 141 pages