«Ne me touche pas»: enquête théâtrale sur une disparition

Nous suivons cette enquête un peu comme si Andrea Camilleri nous tenait par la main; à 93 ans, le maître sicilien nous fera même emprunter quelques chemins de traverse insoupçonnés.
Photo: AGF Leemage Éditions Metailié Nous suivons cette enquête un peu comme si Andrea Camilleri nous tenait par la main; à 93 ans, le maître sicilien nous fera même emprunter quelques chemins de traverse insoupçonnés.

C’est une histoire toute simple ; enfin, presque. Laura, une jeune femme mariée à un écrivain célèbre, disparaît sans prévenir tout juste avant de publier son premier roman. Campagne publicitaire, disent les mauvaises langues. Enlèvement ou disparition volontaire, pense tout de suite le commissaire Maurizi chargé de l’enquête.
 

Enquête que nous suivons pas à pas, un peu comme si Andrea Camilleri tenait son lecteur par la main pour lui montrer la voie ; à 93 ans bien sonnés, le vieux maître sicilien nous fera même emprunter quelques chemins de traverse insoupçonnés…

C’est ainsi qu’avec Maurizi, le lecteur suivra Laura, toujours avec quelques jours de retard, tout au long d’un bizarre pèlerinage à travers l’Italie. Avec lui, en lisant les lettres qu’elle a laissées et en rencontrant les gens qu’elle a fréquentés, cette traque plongera dans le passé d’une femme dont la silhouette insaisissable prendra une dimension de plus en plus complexe.

On devinera assez rapidement qu’elle est toujours vivante puisqu’elle semble s’amuser à laisser des traces de son improbable périple : on retrouve son auto sous un pont entre Pise et Florence, puis un colis est envoyé de Venise, et plus tard une lettre de Padoue…

L’enquête prend un tournant décisif lorsque Maurizi s’intéresse à la thèse en histoire de l’art de Laura qui porte sur une fresque de Fra Angelico : Noli me tangere (« Ne me touche pas », phrase qu’aurait dite Jésus à Marie-Madeleine le jour de sa résurrection). Son interprétation de la scène — et l’intuition fulgurante qu’elle dévoile — est au coeur de l’intrigue.

La raison de sa disparition

La piste se brouille toutefois lorsqu’une somme importante se retrouve dans le compte de banque de la disparue… pour disparaître au profit d’une ONG brésilienne. De plus en plus discrètement en chasse, Maurizi découvre enfin la raison du parcours de Laura sur le chemin des différentes versions du Noli me tangere et, du même coup, on saisira la raison profonde de sa disparition. Rideau.

Rideau parce qu’il y a quelque chose de très théâtral dans ce récit en forme de quête existentielle ; tout se déroule en courts chapitres d’à peine quelques pages présentant les faits comme les personnages qui s’ajoutent au dossier de l’enquête de Maurizi. Et on passe ensuite à la scène suivante.

Au début, le lecteur devra se méfier car il arrive que les « entrées » au dossier ne suivent pas nécessairement l’ordre chronologique, mais plutôt le rythme auquel le commissaire Maurizi découvre chacun des éléments.

Partout toutefois, l’écriture de Camilleri atteint des sommets d’élégance et de densité ; encore plus dans les passages traitant des différentes versions du Noli me tangere racontant la scène entre Marie-Madeleine et Jésus au cimetière de Gethsémani.

Les habitués de Camilleri déploreront peut-être l’absence de Montalbano, son enquêteur fétiche, mais cela passera rapidement en voyant s’accumuler une à une toutes les pièces du dossier… comme si l’on menait soi-même l’enquête dans ces territoires intimes et fragiles qui nous définissent aussi.

Extrait de «Noli me tangere»

« Laura a relevé la solide ambiguïté qu’exprime la fresque […] Elle a ajouté qu’il lui paraissait évident que Fra Angelico avait voulu représenter le moment immédiatement successif à celui où la main gauche de Marie-Madeleine et celle de Jésus se sont agrippées avant de se relâcher sur les instances de Jésus. Une simulation à l’ordinateur du mouvement, effectuée avec un programme graphique en 3D, a démontré que l’intuition de Laura était absolument plausible. »

Noli me tangere. Ne me touche pas.

★★★★

Andrea Camilleri, traduit de l’italien par Serge Quadruppani, Métailié, Paris, 2018, 139 pages