La littérature radicale d’Édouard Louis

Entre 15 et 20 ans, Édouard Louis n’a plus parlé à son père. C’est à lui qu’il s’adresse aujourd’hui dans son bref et fragmentaire ouvrage.
Photo: Arnaud Delrue Entre 15 et 20 ans, Édouard Louis n’a plus parlé à son père. C’est à lui qu’il s’adresse aujourd’hui dans son bref et fragmentaire ouvrage.

Il a 25 ans. Il est sociologue. Et écrivain. Ses livres, des romans coups-de-poing à cheval entre la sociologie et l’écriture de l’intime, sont traduits à travers le monde.

« J’ai écrit d’abord dans un lieu d’insurrection contre la littérature, et je continue », affirme Édouard Louis, attrapé au vol il y a quelques jours dans un café parisien par FaceTime.

Il arrivait d’une tournée de conférences et de lectures aux États-Unis, il s’apprêtait à partir pour l’Allemagne : il est professeur invité pour l’été à l’Université de Berlin. Ça tombe bien. Une adaptation théâtrale de son nouvel opus, Qui a tué mon père, prend l’affiche à Berlin.

Après un ouvrage collectif qu’il a dirigé sur le sociologue Pierre Bourdieu, l’un de ses mentors, Édouard Louis a semé l’émoi en France il y a quatre ans avec un premier roman ouvertement autobiographique, En finir avec Eddy Bellegueule.

Dans un langage cru, il racontait comment, dans le petit village pauvre du nord de la France où il est né et a grandi, il a été victime de harcèlement et malmené parce qu’efféminé, homosexuel. Il décrivait aussi son quotidien au sein d’une famille démunie, d’un père violent porté sur l’alcool.

A suivi Une histoire de la violence, dans laquelle Édouard Louis revenait sur le viol et la tentative de meurtre dont il a été victime dans son appartement parisien un soir de Noël, agression pour laquelle il a porté plainte. Il cherchait en écrivant à comprendre l’origine de la violence chez son agresseur.

Dans Qui a tué mon père, l’auteur poursuit son approfondissement des mécanismes de la violence, de la domination et de l’exclusion. À la lumière de la vie de son père.

« Paradoxalement, c’est parce que je ne vis plus la même vie que mon père que je peux en parler », indique Édouard Louis, né Eddy Bellegueule : il a changé d’identité civile en 2013, après avoir tourné le dos à son milieu. C’est à la lecture de Juste la fin du monde, de Jean-Luc Lagarce, qu’il a décidé d’adopter le nom de Louis, prénom du héros dans la pièce. Et c’est au cinéaste Xavier Dolan, qui a adapté cette pièce, que l’écrivain a dédié son nouveau livre.

Juste la fin du monde raconte l’histoire de Louis qui revient dans sa famille après des années d’absence et qui ne sait plus comment communiquer avec les gens avec qui il a vécu. Qui a tué mon père raconte le retour d’Édouard Louis auprès de son père, alors qu’il tente de rétablir la communication entre eux.

Un chemin différent

« Il n’y avait pas eu de dispute en particulier, explique l’auteur, tout simplement nos vies avaient pris un chemin différent. Moi, je faisais des études, mon père n’avait jamais étudié ; je vivais à Paris, mon père n’avait jamais quitté la région de son enfance ; je passais mes journées à lire Toni Morrison, et mon père, après avoir subi à l’usine un grave accident qui lui avait broyé le dos, passait ses journées à balayer les rues pour ramasser les déchets des autres. On avait une vie tellement différente qu’on n’arrivait plus à communiquer. »

J’ai toujours l’impression que plus on parle des problèmes du monde, plus on a de chances de rendre le monde un peu plus beau

Entre 15 et 20 ans, c’est-à-dire le quart de sa vie à ce moment-là, il n’a plus parlé à son père. C’est à lui qu’il s’adresse aujourd’hui dans son bref et fragmentaire ouvrage. Il revient sur le choc qu’il a éprouvé lorsqu’il l’a aperçu après plusieurs années. L’homme de 50 ans, le corps déchu, lui est apparu comme un vieillard.

« Quand j’ai ouvert la porte de la maison de mon père que je n’avais pas revu depuis cinq ans, précise Édouard Louis, je l’ai vu qui avait du mal à marcher, du mal à respirer. C’était impossible de ne pas être révolté, de ne pas être dégoûté, et de ne pas réinterroger mon rapport à lui, de ne pas le revoir d’une autre manière. »

La distance physique et intellectuelle qui s’était établie entre eux au fil des ans lui a permis de mieux voir son père, de mieux saisir sa situation, argue-t-il. « J’ai pu constater à quel point il est scandaleux qu’un homme ne puisse pas manger tous les jours, qu’il ne puisse pas se soigner parce que l’État ne rembourse pas tous les médicaments. »

Un réquisitoire politique

Qui a tué mon père, sans point d’interrogation, se lit comme une accusation. Un réquisitoire. Une façon pour le fils de demander réparation au nom du père ? L’auteur s’en prend aux décisions politiques de restrictions budgétaires, passées et présentes, qui touchent les plus pauvres.

« Tu appartiens à cette catégorie d’humains à qui la politique réserve une mort précoce », écrit-il. Et plus loin : « L’histoire de ta souffrance porte des noms. » Édouard Louis cite nommément ceux qu’il juge en grande partie responsables de la situation de son père, dont Chirac, Sarkozy, Hollande, Valls, Macron…

Le jeune homme admet que cette façon de faire n’est pas courante en littérature. « Ce sont des choses qui, d’habitude, sont difficiles à dire en littérature. On se dit que la littérature mérite mieux. Et moi, je me dis justement : “Si c’est difficile de les mettre en littérature, si ça ne paraît pas comme immédiatement littéraire, il faut justement le faire”. Si on veut faire une littérature nouvelle, différente, une littérature radicale, il faut remettre en cause la littérature. »

Un livre politique, Qui a tué mon père, forcément. Mais aussi, mais d’abord, l’histoire d’un homme, aux yeux de son auteur. « L’histoire d’un homme qui a été harcelé, persécuté et détruit par la politique, par les décisions politiques. »

L’histoire d’un homme traversé par la violence, nécessairement. Édouard Louis explique ainsi cette violence du père bourreau de son enfance qu’il lui arrivait de détester : « Quand vous vivez d’humiliations permanentes, dans une pauvreté permanente, que les gouvernements, les dirigeants n’arrêtent pas de dire que vous êtes paresseux, fainéant, que si vous en êtes là c’est parce que vous n’avez pas assez travaillé, quand vous êtes insulté tout le temps… vous finissez par être agressif. Et mon père, qui a été humilié toute sa vie, avait cette violence qui le traversait. »

L’écrivain-sociologue raconte que, dans son enfance, quand son père avait trop bu, l’homme se mettait à pleurer en disant : « Mais je ne sais pas pourquoi je suis si violent. » « En fait, il sentait bien que le monde mettait tellement de violence en lui qu’il finissait par la reproduire avec sa femme, avec ses enfants. »

Édouard Louis ne nie pas qu’il y a là un problème. Ce n’est pas son propos. « Ce que je veux dire dans Qui a tué mon père, c’est qu’on peut être victime non seulement de la violence qu’on reçoit sur soi, mais de la violence qu’on exerce. »

La violence, sous toutes ses formes, il n’a pas fini d’en parler. « Malheureusement », glisse-t-il, piteux. Mais comment faire autrement quand on vit dans le monde actuel ? « En tout cas, moi, je suis sans cesse interpellé par ce qui se passe. La France d’aujourd’hui, c’est l’histoire d’une guerre contre les pauvres, d’une guerre contre les classes populaires, du fait d’enlever le plus possible d’aide sociale aux pauvres. Je suis vraiment dégoûté par legouvernement aujourd’hui en France. »

Pessimiste, Édouard Louis ? « J’ai toujours l’impression que plus on parle des problèmes du monde, plus on a de chances de rendre le monde un peu plus beau. »

Pour lui, tous les grands livres du XXe siècle et du début du XXIe siècle, de même que tous les grands mouvements politiques, ont parlé de choses qui ne marchaient pas, de problèmes, de violence. « Les mouvements marxiste, féministe, gai, antiraciste, sont des mouvements qui ont dit qu’en tant que femme, arabe, noir, gai, trans… vous avez des vies produites dans la violence, il y a des choses auxquelles vous n’avez pas accès, auxquelles d’autres ont accès. Et à partir de ce moment-là, il faut changer les choses. »

Il cite aussi en exemple Le deuxième sexe. « Ça parle de la laideur du monde, de la laideur de la domination masculine, et c’est justement parce que Simone de Beauvoir traite de cette laideur qu’elle a pu créer par ce livre un petit peu plus de beauté dans la vie des femmes. »

À la fin de Qui a tué mon père s’engage un dialogue entre le père et le fils. Le père dit : « Tu as raison, je crois qu’il faudrait une bonne révolution. » C’est la dernière phrase du livre.