Les essais féministes dessinés de Liv Strömquist

La bédéiste suédoise Liv Strömquist s'intéresse aux tabous autour du sexe féminin.
Photo: Éditions Rackham La bédéiste suédoise Liv Strömquist s'intéresse aux tabous autour du sexe féminin.

Elle a délayé déjà, à l’acide et à l’encre de chine, notre vision hyperconditionnée de l’amour sauce occidentale dans Les sentiments du prince Charles (V. O. 2010), les aveuglements du système néolibéral dans Grandeur décadence (2016) et les tabous autour du sexe féminin, et pire encore, des menstruations, dans le brillant L’origine du monde (2014). À l’occasion de la sortie en français de I’m Every Woman (sic !), un de ses premiers albums (2008), discussion avec la bédéiste suédoise Liv Strömquist sur sa manière de fouiller l’histoire, la sociologie, la psychologie et les sciences humaines pour nourrir ses implacables essais féministes dessinés.

Elle est de l’autodidacte école des fanzines, de cette débrouille qu’on appelle désormais le Do-It-Yourself (DIY), et n’a pas eu le temps, trop occupée à bizouner dans le salon de son appartement avec des amies ses pamphlets politico-féministes, de voir le succès lui tomber dessus. « Je n’ai jamais pensé que mes comics pouvaient intéresser quiconque d’autre que mes proches », explique en anglais Liv Strömquist en entrevue téléphonique au Devoir, s’interrompant parfois pour catiner le nourrisson qui gazouille et grince en fond sonore. « Je n’avais aucune ambition autre en matière de publication. Je crois que c’est aussi pourquoi je n’avais peur de rien en les faisant : je ne me demandais pas comment les éditeurs, les journaux ou les lecteurs allaient réagir. Je faisais seulement ce que je trouvais, moi, drôle, amusant et intéressant. Je pense que c’est ainsi que j’ai trouvé ma propre voix. »

Cesser de regarder et faire

Sa vie a chaviré quand elle tombe par hasard à 17 ans, dans les années 1990, à une époque où « cette pensée n’était pas populaire mais vue comme extrême », sur une conférence féministe qui invitait à regarder la société à travers le filtre des genres. Illumination. « J’ai soudain revu et compris de grands pans de ma vie et de mes réactions. Ce pour quoi je faisais peu et accompagnais beaucoup — les garçons autour de moi avaient des bands, faisaient du skate ou des webséries ; les filles, on restait spectatrices (bystanders). Après cette conférence, ma vie a complètement changé. » De là, son amour du fanzine et du DIY. « Je me suis mise à faire, à faire des choses par moi-même. Et à m’intéresser beaucoup à l’histoire des femmes, par exemple. » La Grande Histoire, comme celle de l’écrasement des cultes des déesses Inanna ou Ishtar par le christianisme ; la moyenne, comme celle de l’anarchiste américaine Voltairine de Cleyre (1866-1912) ; ou la petite, à travers les variations, qui traversent ses albums, des « pires petits amis de l’histoire », qui dressent des portraits humains très, très peu flatteurs des Elvis Presley, Edvard Munch, Mao Zedong ou Jackson Pollock en levant le voile sur leur intimité.

Ses recherches sont nombreuses pour nourrir sa réflexion, mais Mme Strömquist n’hésite pourtant pas à user de démagogie pour marquer ses arguments. Peut-être davantage dans I’m Every Woman, dit-elle, sorti il y a longtemps, alors qu’elle traînait encore dans sa jeunesse. C’est le quatrième titre de Liv Strömquist traduit, dans un français malheureusement très hexago-franchouillard, aux éditions Rackham, publié en désordre chronologique. On y trouve une relecture de la relation qui unit Barbapapa à Barbamama, par exemple, « comme sorti tout droit d’un reportage d’investigation sur le Congo-Kinshasa, c’est-à-dire : un homme obèse, disgracieux, à la peau rose qui sort avec une femme noire et sexy », y écrit-elle. « Et, exactement comme dans la vraie vie », poursuit Mme Strömquist, « on se pose la question : pourquoi le corps de la maman ne peut-il pas être celui d’un gros pouf alors que celui du papa peut l’être ? ».

« On a tendance à être plus frontal, plus punk quand on est jeune, avec ce côté whatever ou fuck off, I don’t care», poursuit de vive voix la bédéiste et journaliste. « Plus on vieillit, plus on voit que les choses se complexifient, plus on devient nuancé — même si on ne le veut pas ! Et plus il devient difficile même d’avoir des opinions claires. »

La tache (rouge) dans le métro

Le nom et les dessins de Liv Strömquist circulent sous le manteau des féministes depuis des années, et sa popularité dépasse désormais ce cercle. Mme Strömquist continue de s’attaquer aux tabous, de repousser les frontières de ce qu’on estime comme socialement indigne d’être discuté en public, et véhicule une vision très queer. Pas besoin de chercher midi à quatorze heures pour trouver de ces sujets : les menstruations, tiens. À l’automne dernier, c’était au tour de Mme Strömquist d’être l’artiste invitée du métro de Stockholm, qui orne régulièrement depuis 1950 quelque 90 stations sur 150 avec des oeuvres.

Photo: Éditions Rackham

Dans son exposition, « on trouve 26 très grands dessins, dont trois qui montrent des femmes menstruées ». Entendons-nous : qui montrent une tache rouge à l’entrejambe, sur des dessins noir et blanc. Scandale dans le métro. Ces trois dessins, dont un reprend ironiquement la chanson de Bob Dylan It’s Alright (I’m only bleeding), sont « devenus le sujet de plusieurs débats houleux, avec certains intervenants furieux, et du vandalisme fait, à deux reprises, sur les dessins. Ils ont même été pris à partie par un de nos partis politiques, qui a fait des affiches pour dire que, s’il était élu, ce genre d’art n’aurait pas droit de figure dans l’espace public. » L’administration du métro n’en a pas démordu. Les dessins resteront, jusqu’en août, comme prévu.

« Je ne cherche pas la controverse », explique Liv Strömquist, « je fais de la bédé pour tenter de faire comprendre quelque chose que j’estime pertinent. Ou pour penser une expérience que j’ai vécue et que j’ai trouvée, moi, difficile à vivre. Le livre sur les vagins [L’origine du monde] vient de mon adolescence, de la honte que j’ai éprouvée. » Elle en retrace les historiques origines, remonte assez loin pour la renverser. Par exemple ? Le mot « tabou », selon certaines interprétations, viendrait du polynésien « tupua » (ou « tapu »), qui signifie « menstruation » ou « sacré », puisque parmi les choses « tapu » figuraient alors les sites funéraires, ou le fait de rentrer de la guerre couvert de sang.

Mère d’une grande famille et d’un poupon tout neuf, elle n’a pas écrit sur la maternité. Est-ce à dire que les liens entre maternité et féminisme ne l’intriguent pas ? « C’est surtout que, lorsqu’on est une femme créatrice, on dirait que tout le monde s’attend à ce qu’on parle de la maternité ou des enfants, et c’est pourquoi je ne voulais pas le faire. Mais je commence à me dire que peut-être… Quand mon aîné aura quitté la maison, quand j’aurai vraiment fait tout le voyage, peut-être… » D’ici là, elle planche sur un nouveau livre, qui ne devrait sortir en suédois qu’à l’automne 2019.

I’m every woman

Liv Strömquist, Éditions Rackham, Paris, 2018, 112 pages