Conscience acérée cherche corps performant

Benoit Ménard est un raconteur camouflant ses facéties sous une langue caricaturalement neutre.
Photo: Somme toute Benoit Ménard est un raconteur camouflant ses facéties sous une langue caricaturalement neutre.

Après s’être soumis pendant de longues années à d’exigeantes études et à un entraînement militaire, l’astronaute moyen accuse déjà, au moment de recevoir son diplôme de l’école de l’espace, les délétères effets du temps qui passe et qui englue le corps.

Comment donc mieux amortir ces coûts de formation forcément exorbitants ? Les dirigeants du programme spatial international cherchent la solution miracle.

Dans L’invention de l’invention, le texte inaugurant ses Nouvelles de la conscience, Benoit Ménard imagine un projet pilote permettant de « laisser une conscience extracorporelle prendre le contrôle du corps d’un sujet à la conscience endormie ».

Le brillant Bill Sterling, vétéran des excursions en orbite, se glisse bientôt dans la peau du fougueux jeune gymnaste Phil LeBaron, en vue de sa prochaine mission.

Accoudé au bar brun d’une ville où il a fui pour mieux jouir de sa nouvelle enveloppe (presque) flambant neuve, le quinquagénaire caché dans un corps de vingtenaire pavoise : « Imaginez, les filles, que l’on vous donne une deuxième vie […] Quelle chance unique, n’est-ce pas ? » Indeed, mon Bill.

Sept nouvelles, toutes articulées autour de cette technologie permettant le transfert de conscience, n’est-ce pas un peu, beaucoup ? Étonnamment non. Pourquoi ?

Parce que Benoit Ménard a l’intelligence de ne pas trop gloser autour de sa trouvaille science-fictive elle-même, et de plutôt l’employer afin de réfléchir à de grandes questions, bien que sans jamais donner l’impression qu’il réfléchit à de grandes questions (une définition parmi tant d’autres de ce qu’on pourrait appeler l’élégance).

Quel est le siège réel de l’identité, le corps ou l’esprit ? demande en filigrane chacun de ses doux délires, prétextes à autant de méditations sur la vraie nature de l’amour, du travail ou de l’effort.

À quoi tient l’infidélité ? À l’intimité physique ou à l’intimité spirituelle que suppose la sexualité ? s’interroge-t-on plus tard, alors qu’un riche homme d’affaires offre le pactole à un joueur de football en échange d’un week-end dans son corps, ainsi que dans son lit conjugal, une ingénieuse réécriture du scénario de Proposition indécente. Est-ce votre âme ou votre corps qui fait la tendresse à votre compagne ?

Raconteur camouflant ses facéties sous une langue caricaturalement neutre, Benoit Ménard rappelle à l’aide de ce bref premier livre comment la science-fiction demeure l’outil de choix des philosophes préférant aux conversations de tours d’ivoire la jubilation de l’imagination qui dérape.

Entre la violence de la dystopie et la lumière de l’utopie, l’auteur refuse de parler du transhumanisme seulement comme d’un danger, mais envisage aussi que ses progrès fournissent à l’Homo sapiens l’occasion d’exprimer sa cruauté.

En plaçant à la fin de son recueil une nouvelle d’une sentimentalité assumée suggérant que la technologie puisse un jour parvenir à révéler ce qu’il y a de plus beau en nous, le faux cynique se range du côté de l’espoir.

Extrait de «Nouvelles de la conscience»

« Un nouveau département du ISP, secrètement financé au départ pour des questions éthiques, commença donc à tenter de développer la technologie. Le projet ? Laisser une conscience extracorporelle prendre le contrôle du corps d’un sujet à la conscience endormie. La finalité était simple : au lieu d’avoir à former sans cesse de nouveaux “super-astronautes”, il ne faudrait plus qu’une poignée de ces professionnels qui, une fois leur propre corps ralenti par l’âge, pourraient simplement se glisser dans le corps de jeunes athlètes spécialement entraînés aux missions en apesanteur, mais à qui tout le reste de l’aventure spatiale était inconnu. »

Nouvelles de la conscience

★★★ 1/2

Benoit Ménard, Tête première, Montréal, 2018, 128 pages