Des essais à mettre dans ses bagages pour les vacances

La marche de la réconciliation 2017 à Vancouver
Photo: Darryl Dyck La Presse canadienne La marche de la réconciliation 2017 à Vancouver
Miley Cyrus et les malheureux du siècle. Défense de notre époque et de sa jeunesse
Thomas O. St-Pierre, Atelier 10, Montréal, 2018, 105 pages
★★★ 1/2

La « modophobie », vous connaissez ? C’est le néologisme inventé par ce professeur de philo pour qualifier une époque qui carbure tellement à la haine qu’elle en a fini par se détester elle-même. C’est aussi ce qui guide cette réflexion séduisante sur les frustrations, les violences, les décalages et les contradictions qui contaminent notre présent. Un présent où la colère naît de perceptions et d’attentes troublées qu’il serait temps de réajuster avec la réalité, résume-t-il.


L’interprétation sociologique des rêves
Bernard Lahire, La Découverte, Paris, 2018, 488 pages
★★★

Attention ! Il n’y a pas que des fantasmes, des incohérences, des invraisemblances, des courses poursuites au ralenti ou des couleurs improbables dans les rêves. Il y a aussi de la politique, des expériences sociales auxquelles les sciences sociales devraient s’intéresser, pour ne plus laisser ces mondes dans les mains de la psychanalyse. Savant et éclairant, cet essai se demande ce que la sociologie serait si elle examinait nos vies éveillées en tenant compte des productions symboliques de nos nuits ? Voilà une question lucide.


Les hommes du Kremlin. Dans le cercle de Vladimir Poutine.
Mikhail Zygar, traduit de l’anglais par Paul-Simon Bouffartigue, Cherche midi, Paris, 2018, 560 pages
★★★ 1/2

Dans les nouvelles divisions du monde, Vladimir Poutine occupe une place centrale, une sorte de Nikita Khrouchtchev des années 2000 qui attise, manipule, s’emporte, soufflant le chaud et le froid sur une géopolitique sous tension. L’homme incarne la Russie, même s’il est loin d’agir seul. Conseillers, hommes de main, espions, économistes, militaires… forment aussi une cosmogonie influente que détaille ici le journaliste russe, sans concession.


Danser sur le dos de notre tortue. La nouvelle émergence des Nishnaabeg
Leanne Betasamosake Simpson, traduit de l’anglais par Anne-Marie Regimbald, Varia, Montréal, 2018, 222 pages
★★★ 1/2

La réconciliation avec les Premières Nations est une nécessité, mais elle reste illusoire tant que ce processus va continuer à se jouer dans ce cadre politique, culturel et social hérité du temps de la colonie. C’est ce que prétend l’essayiste et artiste ontarienne dans ce bouquin qui, en passant par le nishnaabeg, cette langue commune à plusieurs peuples amérindiens, pose un regard unique sur la diversité, les rapprochements et une modernité qui ne peut se faire sans la participation de tous.


Avant je criais fort
Jérémie McEwen, XYZ, Montréal, 2018, 172 pages
★★★ 1/2

Penser vite, dans le bruit ambiant, dans l’indignation et la colère devenues une sorte de ciment de la socialisation, permet-il de penser bien ? Voilà la question que pose le prof de philo et chroniqueur dans cet essai qui fait l’éloge du calme et du temps long pour mieux appréhender les autres et les transformations du monde autour de nous. Et pour que la raison retrouve son chemin dans le débat public. Voilà sa solution.


Le temps présent
Maxime Catellier, Boréal, Montréal, 2018, 144 pages
★★★

Il y a de la fulgurance dans le verbe de Maxime Catellier, qui appelle pourtant ici à prendre une pause nécessaire pour mieux saisir le vide, la superficialité, les dérives dans lesquels l’urgence constante et l’accélération sans fin nous conduisent. Individuellement et collectivement. Cet ouvrage, poétique, philosophique et littéraire, met en lumière autant nos asservissements, nos contradictions et aveuglements que l’espoir que peut faire naître ce présent qui se malmène lui-même.


Carnets d’une féministe rabat-joie. Essais sur la vie quotidienne.
Erin Wunker, PUM, Montréal, 2018, 212 pages
★★★ 1/2

Rabat-joie ? Erin Wunker, professeure au Département d’anglais de l’Université Dalhousie à Halifax, se montre plutôt lucide dans cet essai qui s’attaque, avec une subjectivité assumée, à toutes les normes patriarcales qui balisent le vivre-ensemble, particulièrement celles qui laissent apparaître le sourire heureux d’un mononcle content de sa grivoiserie ou celui en coin des membres d’un club de mâles satisfaits de leur ascendance sur un groupe. Livre-événement en 2016 au Canada, il est passé dans la sphère francophone ce printemps par cette traduction de Madeleine Statford.


L’idéologie du hasard
Jean-François Simard, Fides, Montréal, 2018, 200 pages
★★★ 1/2

La question nationale va-t-elle être au coeur des discussions estivales préélectorales ? À défaut, la voici disséquée avec un regard neuf dans cet essai dont la sortie en février dernier était à marquer d’une pierre blanche, selon le collègue Louis Cornellier, puisqu’il s’agit du « premier essai intellectuel caquiste de notre histoire ». À l’intérieur : un appel à sortir des bipolarités séculières, à cesser d’attendre des conditions gagnantes pour se mettre à construire un Québec réel plutôt que d’espérer passivement de voir apparaître celui qui n’a pas été fait.


Libérer la colère
Sous la direction de Geneviève Morand et Natalie-Ann Roy, Éditions du remue-ménage, 2018, 208 pages
★★★ 1/2

Les temps changent et cet ouvrage collectif en fait une éloquente démonstration en laissant les mots porter la colère de femmes qui, jusqu’à très récemment, avaient tendance à honnir ce sentiment. «Nous vivions dans le déni. Nous ravalions le grondement », écrit Geneviève Morand dans l’amorce de cette épistémologie de la fureur qui cherche à faire sortir l’indignation, le courroux du bruit qu’ils produisent pour les faire entrer dans les espaces plus constructifs et salvateurs de la pensée humaine.


En camping-car
Ivan Jablonka, Seuil, Paris, 2018, 192 pages
★★★

Le bonheur serait dans le motorisé, dans la liberté qu’il procure et surtout dans les fenêtres singulières qu’il ouvre sur le monde. C’est l’intellectuel nomade Ivan Jablonka qui le dit dans ce livre fascinant consacré aux étés passés dans le Combi Volkswagen familial, au cœur de la France des années 1980 et plus loin encore. Depuis ce poste d’observation, l’historien y réfléchit sur la mémoire, la famille, l’héritage, mais plus que tout sur l’indépendance d’une pensée qui a besoin d’air et d’espace pour réellement s’affranchir.


Les aveux de la chair. Histoire de la sexualité 4.
Michel Foucault, Gallimard, Paris, 2018, 448 pages
★★★★ 1/2

La surprise a créé l’événement autour de ce livre, mais pas seulement. Ces inédits de Michel Foucault, grand penseur de l’être et des pouvoirs qui le structurent, complètent sa « vaste étude sur la généalogie de l’homme du désir » amorcée en 1976 avec La volonté de savoir, puis L’usage des plaisirs (1984) et Souci de soi (1984). Ils font aussi écho aux affaires Weinstein, Rozon ou #MoiAussi en pénétrant, avec érudition, au fondement de la libido et du consentement. Une lecture dense, mais nécessaire.