Une Russie dans le déni

La cathédrale Saint-Basile sur la place Rouge à Moscou
Photo: Mladen Antonov Agence France-Presse La cathédrale Saint-Basile sur la place Rouge à Moscou

Toujours séduite et même ébranlée par l’immensité de la Russie, étendue qui, à elle seule, change notre vision du monde, la reportrice française Anne Nivat cite l’écrivain polonais Mariusz Wilk, comme elle un grand voyageur : « L’Europe n’est finalement qu’un appendice de la Russie. » Le sentiment de fierté géographique pousse une retraitée de l’Éducation nationale russe qu’elle interviewe à s’écrier : « Je donnerai ma vie pour Poutine ! »

À la suite de l’élection en mars dernier du président Vladimir Poutine, la quatrième fois depuis 1999, Anne Nivat, qui a vécu de 1995 à 2005 en Russie, a écrit Un continent derrière Poutine ?, où elle affirme au sujet de la politique du plus vaste pays de la planète : « Je ne suis ni “pour” ni “contre”, je suis avec les Russes. » Son amitié pour ce peuple ne l’empêche pas de donner, ne serait-ce que dans le choix des personnes interrogées, une subtile dimension critique à un essai chaleureux.

La reportrice y résume la situation du pays depuis la chute du communisme en 1991 par son témoignage direct d’observatrice étrangère indépendante. Elle écrit avec nuance : « Les Russes ont pris goût au “confort” de la démocratie, ou plutôt, aux délices de la consommation garantie par une certaine stabilité économique ; ils ont découvert le plaisir du choix. Le choix de ce qu’on achète en contrepartie de l’acceptation du non-choix de celui qu’on met au pouvoir. »

À propos de la réélection de Poutine, un médecin qu’elle interroge, sur le chemin qui la mène de Vladivostok, à l’extrémité sud-est du pays, jusqu’à Saint-Pétersbourg, à l’extrémité nord-ouest, admet : « Ce serait quand même mieux si nous avions davantage de choix. » Mais sur la Crimée, ravie en 2014 par la Russie à l’Ukraine, annexion approuvée par la majorité des Russes comme par lui, l’interviewé confie à la reportrice : « Si vous arriviez à me faire changer d’avis, il faudrait que je déménage dans un autre pays. »

Ce qui en dit long sur « l’autocensure » qu’Anne Nivat détecte chez nombre de modérés. La société russe qu’elle dépeint apparaît comme celle du déni, laisse-t-elle entendre. Une enseignante lui raconte que, revenue de France, elle a montré à ses élèves, enfants issus de l’élite, un euro en leur disant qu’il valait 70 roubles. Estomaqués, les élèves lui ont demandé pourquoi. Elle a répondu : « Mais parce que la France est un pays beaucoup plus riche que le nôtre ! » Leur foi patriotique s’en est trouvée outragée.

On décelait une foi semblable chez les Américains qui avaient mis leur espoir dans Donald Trump, vu comme restaurateur des États-Unis prospères de jadis. Une partie d’entre eux auraient déchanté. À cause de sa sympathie pour la fierté nationale bonhomme des Russes, Anne Nivat n’ose imaginer que le patriotisme est encore plus monolithique dans la Russie expansionniste de Poutine. Sa réserve ne rassurera pas du tout les pacifistes.

Extrait de « Un continent derrière Poutine ? »

« Pour l’un des Russes interviewés, Vladimir Poutine est en quelque sorte un “mal nécessaire”. D’un côté, on connaît ses défauts que l’on réprouve ; de l’autre, “on n’a pas le choix : si ce n’est pas lui, c’est le risque du chaos, la possibilité de changements incertains qui replongeraient notre peuple dans les affres vécues après la chute du communisme : l’instabilité économique, politique et sociale”. »

Un continent derrière Poutine ?

★★★ 1/2

Anne Nivat, Seuil, Paris, 2018, 192 pages