«Couleurer» le monde et vaincre l’austérité avec Baron Marc-André Lévesque

«Mes vêtements, ma moustache, c’est surtout une façon de lutter contre l’austérité, de rejeter le modèle qui privilégie l’épuration et qui valorise tout le temps les affaires simples et plates», explique le poète Baron Marc-André Lévesque.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir «Mes vêtements, ma moustache, c’est surtout une façon de lutter contre l’austérité, de rejeter le modèle qui privilégie l’épuration et qui valorise tout le temps les affaires simples et plates», explique le poète Baron Marc-André Lévesque.

Soyons franc : le journalisme littéraire omet trop souvent de parler de l’essentiel. Dans une humble tentative de nous amender, voici donc que nous cuisinons Baron Marc-André Lévesque à propos de son look, quelque part entre celui d’un jeune Jean Drapeau et celui d’un figurant dans un épisode de La petite vie. Mais ne sont-elles pas magnifiques, ces pantoufles en Phentex ?

« Mes vêtements, ma moustache, c’est surtout une façon de lutter contre l’austérité, de rejeter le modèle qui privilégie l’épuration et qui valorise tout le temps les affaires simples et plates », explique le poète, visiblement heureux d’aborder pareil sujet (ou trop poli pour envoyer promener son interlocuteur). « J’aime ça mettre un tuxedo pour aller dans une soirée de poésie ! J’aime ça le flamboyant, le baroque, le couleuré ! »

Vous avez bien lu : couleuré, et non pas coloré, deux adjectifs au sens différent, dans la mesure où l’un signale la présence de couleurs, alors que l’autre décrit ce que l’on pourrait appeler un modus vivendi. « Je sais que ce n’est pas un vrai mot, mais je m’en fous ! Si je me donne des libertés, dans mes livres et au quotidien, c’est précisément pour donner le goût aux gens de se donner eux aussi des libertés et d’emprunter d’autres chemins. »

La part de mon combat contre ce monde austère, contre ce capitalisme sauvage qui fonctionne dans le seul et unique but de faire croître des entreprises, c’est de créer une poésie qui est un peu gratuite, qui est oui farfelue, et qui libère en quelque sorte

Difficile donc de prendre en flagrant délit de banalité ce Baron Marc-André Lévesque, dont le faux titre de noblesse, placé devant son nom de baptême un peu trop commun, repousse déjà vigoureusement l’esprit de sérieux. Chasse aux licornes (L’Écrou, 2015), son premier recueil de poèmes, se mesurait quant à lui à de graves questions métaphysiques comme la vie après la mort, telle que vécue par les robots, et invitait en poésie un abracadabrant imaginaire où s’entrecroisent ninjas, dinosaures et dragons.

Le metteur en scène Emanuel Robichaud présente mardi, au Festival de la poésie de Montréal, une adaptation théâtrale de ce livre célébrant une langue où surgissent de nombreuses inventions, un peu comme si Claude Gauvreau avait eu la chance de collectionner les cartes Pokémon.

« Si tu demandes à un paquet d’adultes de ma génération “C’est quoi ton dinosaure préféré ?”, il y a beaucoup de gens qui ont une opinion très arrêtée là-dessus. Et je trouve ça merveilleux qu’autant de gens aient une opinion arrêtée là-dessus », lance le Baron, 27 ans, au sujet des univers plus ou moins fantastiques ou fantaisistes dans lesquels puisait abondamment Chasse aux licornes. On aura compris que son parti pris pour des considérations à première vue futiles ou comiques est aussi un parti pris pour la beauté du jeu et de l’inutile, qui ne devrait pas être assimilé à une démission face aux problèmes immédiats du monde.

« Écrire de la poésie accessible et le fun dans le monde dans lequel on vit, un monde austère et hostile, c’est un statement politique, plaide-t-il. La part de mon combat contre ce monde austère, contre ce capitalisme sauvage qui fonctionne dans le seul et unique but de faire croître des entreprises, c’est de créer une poésie qui est un peu gratuite, qui est oui farfelue, et qui libère en quelque sorte. Moi, j’aime la prise de risque, j’aime le débordement, ce qui est le contraire de la logique capitaliste qui minimise toujours la prise de risques. »

Vivre ensemble la poésie

La poésie de Baron Marc-André Lévesque ne tiendrait évidemment que de l’exercice de style si toutes ces aventures en bateaux et toutes ces licornes ne lui servaient pas d’improbables paravents derrière lesquels cacher ses réflexions existentielles. Baron ne parle au fond de rien d’autre que des grandes questions de toujours — l’amour, la mort, leur sens — même lorsqu’il décrit la vie d’un dragon.

« Mes textes, c’est un peu comme un set de blocs Lego », fait valoir celui qui compte parmi la délégation du Québec au Marché de la poésie de Paris, du 6 au 10 juin. « Tu peux suivre les instructions pour le monter, ou tu peux construire une autre affaire à partir des blocs que tu as à ta disposition. Il y a toujours un lousse dans ma poésie, dans mes références, que les lecteurs peuvent googler s’ils ne les connaissent pas, ou tout simplement se contenter de déraper avec moi, en s’en remettant à leur imaginaire. »

Étoile de la scène des soirées de lectures et des micros ouverts montréalais, l’auteur de Toutou tango, son second livre paru cet automne, se réjouit de l’effervescence de ce fécond monde parallèle où prévaut « l’idée du fun et du care ».

« Les soirées font en sorte que les poètes, on vit la poésie ensemble, on s’écoute les uns et les autres, on se parle de nos textes. Et c’est toujours présent à l’esprit de tout le monde qu’on ne fera jamais d’argent avec ça. Si je participe à des soirées, c’est parce que j’aime ça, parce que j’aime écrire, parce que j’aime partager et surtout parce que j’ai hâte d’entendre le prochain poème de Jean-Guy Forget, d’Emmanuelle Riendeau ou de Laurie Dinardo. »

Son projet pour l’été ? Inviter ses amis poètes pour un tour sur le fleuve, à bord de son kayak gonflable. « J’essaie le plus possible de couleurer chacune de mes journées. Tant qu’à vivre, aussi ben rendre ça intéressant. »

Hommage à Josée Yvon

Peu d’écrivains influencent autant présentement la jeune poésie québécoise que Josée Yvon. Le Festival de la poésie de Montréal consacre à la défunte porte-parole des laissés-pour-compte son désormais traditionnel hommage annuel lors d’une soirée orchestrée par Carole David, le 2 juin à 20 h, à la Maison des écrivains. L’entrée est aussi libre que la pensée de celle que l’on célébrera ce soir-là.

La chasse aux licornes

Texte : Baron Marc-André Lévesque. Mise en scène : Emanuel Robichaud. À La Vitrola, le 29 mai à 18 h. À l’occasion du Festival de la poésie de Montréal.