Philip Kerr et John le Carré: tirs croisés sur les faux-semblants

John le Carré et Philip Kerr, deux des plus grands stylistes du genre, viennent, à travers des romans immensément complexes, établir une sorte d’étrange filiation pas du tout évidente au premier abord.
Illustration: Tiffet John le Carré et Philip Kerr, deux des plus grands stylistes du genre, viennent, à travers des romans immensément complexes, établir une sorte d’étrange filiation pas du tout évidente au premier abord.

Ce n’est pas d’hier que le monde s’étale en demi-teintes. Et de tous les genres littéraires, le polar est sans doute celui qui en témoigne le plus avec, bien sûr, un penchant pour le « noir ».

John le Carré et Philip Kerr, deux des plus grands stylistes du genre, viennent, à travers des romans immensément complexes, établir une sorte d’étrange filiation pas du tout évidente au premier abord.

Au nom de la liberté et de la démocratie, la guerre froide a été le théâtre d’une lutte acharnée entre deux systèmes politiques, on le sait. Dans l’immédiat après-guerre et déjà bien avant que le mur de Berlin soit construit (1961), des milliers d’hommes et de femmes ont payé de leur vie cet affrontement.

John le Carré nous raconte dans L’héritage des espions une opération ratée qui s’est terminée par l’exécution de deux agents anglais au pied du mur à cette époque où la désinformation était déjà une arme de dissuasion massive.

Comme pour mieux nous faire sentir le poids de ce qui se tramait alors, le Carré ancre d’abord son histoire dans le présent : l’ancien bras droit de George Smiley, Peter Guillam, est ainsi forcé de sortir de sa retraite.

C’est que le fils d’un ancien agent double menace de le traîner devant un tribunal — et avec lui tous les Services secrets britanniques — pour avoir causé la mort de son père au pied du mur de Berlin.

Guillam est interrogé par les nouveaux maîtres du Service, qui reviennent en détail sur une série d’opérations « corsées » menées au nom de la liberté et de la démocratie au début des années 1960 afin d’exfiltrer un membre de la Stasi, la police secrète est-allemande héritière de la Gestapo.

Le récit se déroule donc sur deux plans — ici maintenant et là-bas alors — tout aussi anxiogènes l’un que l’autre parce que le lecteur ne sait jamais de quel côté penchent vraiment les agents doubles en scène.

Le Carré excelle à rendre ce climat de paranoïa engendré par la désinformation et les coups fourrés inattendus ; sur le terrain, à Berlin comme à Londres, la tension est insupportable. Les successeurs de George Smiley aux Services secrets, par exemple, sont des personnages absolument étonnants d’intelligence et de rouerie.

Brillants, imprévisibles, drôles et cyniques à la fois, ils parviennent presque à nous faire douter de l’intégrité de Guillam, que l’on connaît pourtant fort bien. Mais on sait déjà depuis longtemps que le style d’une élégance indéfinissable de John le Carré peut nous faire croire n’importe quoi…

Il ressort de cette double histoire un implacable constat : toutes ces demi-vérités et ces faux mensonges qui tissaient le quotidien de la guerre froide ont percolé jusqu’à nos jours. C’est probablement dans cette « mauvaise habitude » qu’il faut voir la véritable origine de ce que l’on appelle aujourd’hui les fake news.

Grisaille tissée de fausses vérités

Le Kommissar Bernhard Gunther de la Kripo de Berlin a lui aussi l’habitude de naviguer en territoire trouble. Dans cette histoire invraisemblable qui nous fait cette fois-ci côtoyer un autre « grand » personnage du régime nazi, Martin Bormann, le secrétaire particulier d’Hitler, Philipe Kerr double la mise. Et plus qu’à l’habitude, l’univers nazi apparaît dans sa triste grisaille tissée de fausses vérités.

On nous raconte ici deux histoires parallèles : l’une a lieu en 1933 à Berchtesgaden sur le Berghoff, le nid d’aigle d’Hitler, et l’autre en 1956 alors que Gunther, Bernie pour les intimes, remonte vers l’Allemagne en tentant d’échapper aux agents de la Stasi qui sont à ses trousses depuis qu’il a quitté son emploi de maître d’hôtel à Saint-Jean-Cap-Ferrat…

Ce voyage précipité l’amène en des territoires qui font remonter le souvenir de l’enquête qui l’avait amené sur la montagne d’Hitler pour y résoudre un assassinat à la demande de Bormann.

L’affaire — qui occupe la plus large partie du récit — est d’autant plus compliquée que rien ne doit transpirer : pas question que le Führer apprenne qu’un homme a été tué par balle sur la terrasse de sa résidence !

Gunther a une semaine pour découvrir le coupable avant la prochaine visite d’Hitler, et Bormann s’assure qu’il passera tout son temps « utilement » en l’obligeant à prendre des amphétamines ; Bernie sera ainsi d’une efficacité délirante durant les 48 premières heures de l’enquête…

Il se heurte d’abord à un mur de silence ; personne n’a rien vu ni rien entendu. Mais comme toujours, il parviendra à remonter la piste : plus il s’approchera de la vérité, plus les cadavres s’additionneront… et plus sa propre vie sera en danger.

Un système de corruption

Au bout du compte, même coincé entre l’arbre et l’écorce, Gunther trouvera l’assassin et mettra au jour un vaste système de corruption orchestré par Bormann (drogue, prostitution, trafic d’influence, etc.). Et au moment où il parvient, en 1956, à échapper à la Stasi, on comprend aussi qu’il n’a pas pu ne serait-ce qu’écorcher l’image de Bormann avec ses découvertes.

Encore une fois, l’écriture souveraine et le regard de Philip Kerr — sans parler de la richesse de sa recherche historique — sont implacables sur cet univers maléfique où les demi-vérités et les vrais mensonges ont si douloureusement tenu lieu de réalité.

Heureusement pour tous les lecteurs affligés par la mort du romancier il y a quelques mois, il reste encore une autre aventure non traduite de Bernie Gunther pour nous le rappeler encore.

Extrait de « Bleu de Prusse »

« Si seulement Hitler pouvait se haïr autant que je me haïssais moi-même à présent. Peut-être n’y a-t-il rien de plus désagréable pour un homme dans la vie que de suivre le chemin qui le conduit à lui-même. Peut-être serai-je enfin libéré de tous ces monstres seulement le jour où j’irais en enfer. C’est ça l’ennui quand on est le témoin de l’histoire : elle ressemble parfois à une avalanche qui vous balaye de la surface de la montagne et vous expédie dans l’oubli d’une crevasse obscure et cachée. »

Extrait de « L’héritage des espions »

« Et si ses debriefeurs devaient commencer à soupçonner, comme moi, que sa fuite via la RDA et la Tchécoslovaquie avait été d’une facilité irréelle, quelle conclusion allaient-ils en tirer ?

Que c’était un coup monté ? Qu’elle était un sous-marin, un agent double, un pion dans un jeu de dupes aux enjeux colossaux ? Et que Peter Guillam, imbécile parmi les imbéciles, avait couché avec l’ennemi ? »

L’héritage des espions / Bleu de Prusse

★★★★ John le Carré, traduit de l’anglais par Isabelle Perrin, Éditions du Seuil, Paris, 2018, 308 pages / ★★★★ Philip Kerr, traduit de l’anglais par Jean Esch, Éditions du Seuil, Paris, 2018, 660 pages