«Le monde rural québécois aux XVIIIe et XIXe siècles»: l’historien trouble-fête

Saint-Hilaire et le mont Belœil en 1838
Photo: Bibliothèque et Archives Canada 1983-47-43 Saint-Hilaire et le mont Belœil en 1838

Un chercheur aussi modeste et effacé que Christian Dessureault a, grâce à ses travaux minutieux, heurté en 1997, lors d’un débat dans la savante Revue d’histoire de l’Amérique française, la réputation scientifique du plus célèbre des historiens québécois actuels : Gérard Bouchard. Aux mythes de l’égalitarisme et de l’appel nord-américain de la Wild Frontier que célèbre celui-ci, Dessureault oppose la réalité de la société inégalitaire et hiérarchisée de jadis.

La vision sereine et probante du discret professeur de l’Université de Montréal se trouve exposée dans Le monde rural québécois aux XVIIIe et XIXe siècles, recueil d’articles éparpillés sur une trentaine d’années, réunis pour la première fois et présentés par ses disciples en histoire sociale : Christine Hudon, Léon Robichaud, Jean-René Thuot et Thomas Wien. Son ex-collègue John A. Dickinson y signe une préface chaleureuse.

Comme le résument si bien ses disciples, Dessureault renouvelle l’histoire rurale du Québec, pour ne pas dire son histoire tout court, en montrant que ni la relation entre le simple cultivateur, c’est-à-dire le censitaire, et son seigneur ni celle entre ce cultivateur et son curé ne suffisent « à expliquer l’essence du tissu social ». Grâce aux études du chercheur, « des liens étroits apparaissent ainsi entre les strates aisées » du milieu agraire, « la classe marchande et les membres des professions libérales ».

Des institutions héritées de la Nouvelle-France, colonie si peu démocratique, révélaient malgré tout une étonnante participation populaire à une forme de pouvoir. Ce qui conduisait à une hiérarchisation et, en définitive, à une différenciation sociale, très éloignée d’un égalitarisme mythique. Les travaux pointus de Dessureault sur les seigneuries du Lac-des-Deux-Montagnes et de Saint-Hyacinthe, de même que sur des étendues plus vastes, le prouvent.

Ils réhabilitent l’importance, même relative, des conseils de fabrique, composés de marguilliers qui veillaient à l’administration temporelle des églises paroissiales, et de la milice, armée populaire de réserve au commandement de laquelle l’élite de la classe agricole jouait un rôle influent. Dessureault indique aussi que des institutions du XIXe siècle, comme les corps formés de syndics scolaires issus du peuple, ont contribué à façonner la stratification sociale.

Cela suppose que l’inégalité en formation se constituerait par mimétisme en ayant comme modèle le régime seigneurial lui-même, « redoutable engin de prélèvement » qui se durcissait en vieillissant, plutôt qu’un « cadre de peuplement », pour reprendre le jugement éclairé de l’historien. Si la vision panaméricaine de Bouchard a quelque chose de vrai, ce n’est pas dans l’égalitarisme, mais dans la disparité propre au capitalisme et comparable, selon Dessureault, à celle des États-Unis.

Extrait du « Monde rural québécois aux XVIIIe et XIXe siècles »

« Dans l’ancienne société rurale de la vallée du Saint-Laurent, la paysannerie ne forme pas un groupe social homogène dont la stratégie de reproduction reposerait essentiellement sur les possibilités de redéploiement des familles dans l’espace, et dont les rapports de parenté constitueraient l’essence des rapports sociaux. La formation du prolétariat rural dans la première moitié du XIXe siècle de même que le recrutement du clergé, des marchands et d’autres notables au sein de la paysannerie sont deux volets indissociables d’une reproduction sociale où tous les individus ne disposent pas, au départ, des mêmes atouts. »

Le monde rural québécois aux XVIIIe et XIXe siècles

★★★ 1/2

Christian Dessureault, Fides, Montréal, 2018, 440 pages