«Poids et mesures»: le poids de la mélancolie

L’univers du Néerlandais H.M. van den Brink est un concentré de nostalgie.
Photo: J Sassier Gallimard L’univers du Néerlandais H.M. van den Brink est un concentré de nostalgie.

L’univers du Néerlandais H.M. van den Brink est un concentré de nostalgie, un hymne mélancolique à l’intégrité d’un passé depuis longtemps révolu, supplanté par un progrès perpétuel où les repères flottent à la dérive et où la raison est bouleversée par les sempiternels mouvements de la société.

Poème sur le temps qui passe, Poids et mesures, son troisième roman, évoque avec doigté et lucidité la morsure intransigeante du temps et raconte la lente, mais inévitable, disparition d’une époque — celle des étals de marché, des bouchers, laitiers et marchands de toutes sortes, de l’entraide et de la simplicité — victime d’une succession de grandes transformations entraînées par la modernité.

Le narrateur, ancien fonctionnaire du Service des poids et mesures, est brusquement tourmenté par le souvenir de Karl Dijk, un ancien collègue avec qui il a arpenté le pays et contrôlé la conformité des balances et des poids de tous les commerces et institutions du territoire pendant près de quarante-cinq ans.

Dijk, un personnage étrange et fort de ses principes, ne jurait que par le « Grand K », l’étalon standard du kilo établi à la fin du dix-huitième siècle et conservé depuis au pavillon de Breteuil à Paris.

Au fil du temps, les mesures de poids, de vitesse et de grandeur objectives élaborées par les scientifiques des Lumières tombent, remplacées par les constantes fondamentales de la physique, les variantes inaltérables de la nature. La résistance d’apparence absurde de l’inflexible personnage l’entraînera vers une retraite anticipée, d’où il ne donnera plus jamais signe de vie.

Chronique d’un monde désormais volatilisé, le roman est avant tout une réflexion sur la nature et l’importance de l’immuable, sur le poids et la mesure du temps à une époque où tout, des êtres aux émotions en passant par les expériences, nous glisse entre les doigts sans qu’on sache les apprécier, encore moins les retenir. Un bijou d’une désarmante simplicité.

Extrait de « Poids et mesures »

« La directrice avait été tout sucre tout miel en m’expliquant pourquoi c’était mieux pour tout le monde que Dijk accepte sa retraite anticipée. […]

L’entreprise était entrée dans une nouvelle phase — je n’ai pu m’empêcher de penser : une de plus.

Les mérites de Dijk, par contre, et ils étaient incontestablement nombreux, faisaient plutôt partie du passé.

Nous devions, plus que jamais, penser à l’avenir.

Et l’avenir allait consister en de perpétuels changements. Un incessant mouvement. Imaginez donc : plus rien ne resterait pareil. La compétence d’aujourd’hui serait la pièce de musée de demain. On pouvait le voir comme une perte, ou une menace. Mais c’était surtout un défi, une chance. »

Poids et mesures

★★★ 1/2

H. M. van den Brink, traduit par Danielle Losman, Gallimard, Paris, 2018, 207 pages