«Une empreinte sur la terre»: le combat exceptionnel de Pramoedya Ananta Toer

«Buru Quartet», fresque historique en quatre tomes de Pramoedya Ananta Toer, est demeuré interdit en Indonésie jusqu’en 1998. Les volumes font aujourd’hui l’objet d’une traduction dans plus de 20 langues.
Photo: Agence France-Presse / Weda «Buru Quartet», fresque historique en quatre tomes de Pramoedya Ananta Toer, est demeuré interdit en Indonésie jusqu’en 1998. Les volumes font aujourd’hui l’objet d’une traduction dans plus de 20 langues.

Toutes les nuits, pendant près de huit ans, Pramoedya Ananta Toer, détenu au pénitencier de l’île de Buru à Java pour allégeance au communisme, compose une immense épopée qu’il raconte à ses codétenus. Cette histoire, qui relate le quotidien, la réalité des peuples et l’émergence du nationalisme dans les Indes néerlandaises de la fin du XIXe siècle, deviendra ce que plusieurs considèrent comme l’un des plus grands chefs-d’oeuvre de la littérature mondiale.

Buru Quartet, fresque historique en quatre tomes, dont le troisième, Une empreinte sur la terre, vient tout juste de paraître au Québec, est demeuré interdit en Indonésie jusqu’en 1998, année qui marque la fin du régime dictatorial de Suharto. Sortis clandestinement du pays par un prêtre allemand, les quatre volumes font aujourd’hui l’objet d’une traduction dans plus de 20 langues. La série, éminemment politique, suit le parcours de Minke, un jeune Javanais en quête de liberté qui cherche à s’affranchir dans un monde où le colonialisme enchaîne les plus démunis et accentue les injustices.

Dans ce troisième volet, laissant derrière lui les bancs de l’école publique coloniale et sa carrière journalistique à Surabaya, Minke s’embarque pour la capitale des Indes néerlandaises et ses possibilités infinies. Il y intègre la Stovia, la seule école de médecine ouverte aux indigènes de haut rang. Pour ce faire, il lui faut renoncer à ses habits européens et marcher pieds nus.

Dégoûté et désabusé, le jeune Javanais, avec une poignée d’hommes et de femmes, délaisse les débats et la philosophie pour enfin offrir une chance à son peuple de s’extirper de la misère. Ensemble, ils créent une première organisation syndicale, encouragent la création d’écoles pour l’éducation des masses et lancent le premier hebdomadaire indigène.

« Un peuple progressiste était capable de veiller à son propre bien-être, si peu nombreux fût-il et si exigu fût son territoire. Il était dans l’intérêt du gouvernement des Indes néerlandaises de limiter l’accès des indigènes aux sciences modernes pour les maintenir sous leur coupe. Ils devaient prendre en charge leurs propres affaires, leur propre développement. »

D’une foisonnante richesse et d’une écriture sublime, Une empreinte sur la terre accomplit la prouesse de combiner la rage d’un cri du coeur dénonçant l’oppression et l’injustice à la douceur des premières amours et des premières erreurs du roman initiatique. Par sa trame historique d’une ampleur sans précédent, par son engagement ancré dans le quotidien, enrichi d’une étonnante légèreté, le roman laisse sur la langue un goût unique et inoubliable auquel on voudra revenir encore et encore.

À travers une intrigue passionnante et de superbes personnages dignes de Tolstoï, Pram réaffirme l’importance de l’art et de l’écriture comme remparts des droits de la personne et laisse derrière lui un héritage précieux : celui de la recherchede la liberté et de la défense des plus démunis.

Extrait de « Une empreinte sur la terre »

« Personne n’est là pour m’accueillir. Qu’importe ! On dit qu’à notre époque, seul l’homme moderne fait son chemin et qu’il tient le sort de l’humanité entre ses mains. Qui refuse de devenir moderne deviendra le jouet des forces extérieures qui s’expriment aujourd’hui dans le monde. Moi, je suis un moderne. Je me suis dépouillé de tout ornement corporel ou mental. »

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Pramoedya Ananta Toer, traduit de l’indonésien par Dominique Vitalyos, Zulma, Paris, 2018, 671 pages

Une empreinte sur la terre. Buru Quartet III

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