«La fatigue des fruits»: Jean-Christophe Réhel à la défense du droit à la fatigue

L’écrivain propose un voyage au cœur d’un esprit pouvant passer en un claquement de doigts de la zénitude la plus étincelante à l’irritation totale.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir L’écrivain propose un voyage au cœur d’un esprit pouvant passer en un claquement de doigts de la zénitude la plus étincelante à l’irritation totale.

Vous est-il déjà arrivé d’entrer au supermarché, puis, une fois dans le rayon des fruits et légumes, ou de la viande, ou des surgelés, de ne plus du tout savoir ce que vous pouviez bien faire là ? À Jean-Christophe Réhel aussi. On le sait parce qu’il le raconte presque littéralement dans son nouveau livre, La fatigue des fruits, et parce qu’on lui en a parlé au téléphone il y a quelques jours.

 

« En fait, c’est surtout que ça m’est arrivé deux ou trois fois de voir un monsieur que je connais entrer à l’épicerie avec sa circulaire, faire le tour, puis ressortir sans rien acheter parce que les rabais n’étaient pas à son goût », se rappelle le poète, depuis son appartement de Repentigny, après sa journée de travail au parc de l’île Lebel, dont il est gardien. « Mais bon, ajoute-t-il sur un ton dénotant son propre étonnement, ça m’arrive aussi à moi de rentrer à l’épicerie, d’hésiter et de ne plus trop savoir pourquoi je suis venu. »

Ce qui explique sans doute pourquoi Jean-Christophe Réhel, 29 ans, fréquente davantage le dépanneur (cinq occurrences du mot dans son nouveau recueil), un lieu offrant nettement moins de choix et présentant donc forcément un potentiel anxiogène beaucoup moins élevé pour qui, comme lui, porte à chaque instant sur ses épaules le poids lourd de cette sisyphéenne activité communément appelée « l’existence ».

« J’ai vraiment voulu revendiquer le droit à la fatigue », explique-t-il au sujet de La fatigue des fruits, en évoquant l’Alexandre le bienheureux de Philippe Noiret et son système de cordes lui permettant d’arracher sans bouger de son lit une bouchée à un pain ou de tirer un coup de blanc. « Le livre répond à cette idée qu’il faut contribuer à la société, qu’il faut travailler, qu’il faut s’impliquer. Moi, j’ai le goût de faire comme Alexandre dans mon lit et de me battre pour mon droit à être fatigué. »

Mais ne vois-tu pas, comme nous, Jean-Christophe, tous ces drôles de stakhanovistes qui, sur les réseaux sociaux, tiennent le compte de leurs trop peu nombreuses heures de sommeil et proclament comme un credo : « Ça va bien, mais ça va vite » ? N’est-ce pas déjà à la mode d’être tout le temps trop fatigué ?

« Je vois ces gens-là, oui, mais je les vois aussi s’entraîner, boire des smoothies, courir, faire du cross fit, du vélo, du jogging. Moi, je me fais un Sidekicks [des nouilles en sachet] et c’est pas mal tout. Tout le monde a l’air d’avoir le temps de tout faire, alors que moi, je mets mes souliers, je pars à vélo, pis ma journée est faite. »

L’usure précoce

Jean-Christophe Réhel pourra déployer tous les efforts afin de se dépeindre en parangon de fainéantise, sa bibliographie suggère pourtant le contraire. Après Bleu sexe les gorilles (L’Écrou, 2014) et Les volcans sentent la coconut (Del Busso, 2016), le poète ajoute déjà un nouveau morceau à une oeuvre lumineuse et faussement nonchalante, d’un style souvent télégraphique, où l’abattement n’attend que le coin de la rue pour se transformer en émerveillement, quelque part entre Paul Éluard et Patrice Desbiens. Le mot « wow » surgit d’ailleurs pas moins de quatre fois dans La fatigue des fruits, voyage au coeur d’un esprit pouvant passer en un claquement de doigts de la zénitude la plus étincelante envers les éléments qui l’entourent à l’irritation la plus totale quand les poubelles doivent être vidées, ou que la chaleur l’indispose.

« Je suis / de moins en moins / je dis bonne nuit chaise bonne nuit ventilateur / l’eau devient mon animal préféré / je suis / de moins en moins / ce soir je confectionne un sandwich aux tomates / je n’ai plus peur de mourir », écrit-il dans un passage évoquant la fibrose kystique à cause de laquelle presque chacune de ses phrases se conclut dans une quinte de toux.

Mais alors qu’un autre auteur tenterait de donner un sens à sa maladie, Réhel s’entête, lui, à décrire les aspects les plus prosaïques d’une vie où les allers-retours vers la clinique se font trop nombreux pour que chacun d’entre eux deviennent en événement. Sa fatigue, c’est aussi l’usure prématurée d’un corps ayant rarement le luxe d’un jour de repos.

La poésie, par moments, tu comprends pas tout de suite, mais tu ressens quelque chose et ça, c’est fort

« Je n’ai jamais eu le réflexe de tenter de trouver une signification à la maladie », confie-t-il dans un échange de courriels, quelques jours après l’entrevue. « Malgré l’angoisse, je suis un gars très terre à terre. Je n’aime pas donner un sens aux choses parce que la plupart du temps, ça n’a ni queue ni tête. La vie, c’est beau, mais c’est vraiment n’importe quoi. La maladie a autant de sens que le surréalisme en poésie. On ne la comprend pas toujours, mais elle est là, elle te fait vivre des choses, des émotions, que t’aimes ou t’aimes pas. »

Pour rendre les gens vivants

Il est arrivé tard à la poésie, vers 19 ou 20 ans, mais Jean-Christophe Réhel en parle aujourd’hui comme d’une éthique de l’authenticité à laquelle s’astreindre. « La poésie, pour rendre ça intéressant, t’as pas le choix de creuser dans tes tripes et dans ton coeur, dans des zones où t’aurais pas envie de creuser. Faut que ce soit vrai, tu ne peux pas inventer », pense celui qui agit comme conseiller éditorial du secteur poésie chez Del Busso Éditeur.

« La poésie, par moments, tu comprends pas tout de suite, mais tu ressens quelque chose et ça, c’est fort. C’est ce que fait l’art. C’est comme regarder un tableau ou écouter de la musique. Tu ne comprends pas toujours pourquoi cet arrangement-là te fait ça, pourquoi tu te sens tout d’un coup plus vivant. Mais c’est ce que la poésie doit accomplir : rendre les gens vivants. »

La fatigue des fruits

Jean-Christophe Réhel, L’Oie de Cravan, Montréal, 2018, 84 pages