«L'étoile russe»: la face cachée de Youri Gagarine

En 1961, le premier homme de l’espace, Youri Gagarine, revient sur la Terre en superstar.
Photo: Agence France-Presse En 1961, le premier homme de l’espace, Youri Gagarine, revient sur la Terre en superstar.

Il y a 50 ans, au printemps 1968, Youri Gagarine, le premier homme à effectuer un vol habité dans l’espace, perdait la vie dans un banal accident d’avion. Malgré son destin hors du commun, ce héros soviétique, fils de paysan doté d’un diplôme en métallurgie qui s’est lancé vers les étoiles malgré les pronostics de succès mitigés, a peu à peu sombré dans l’oubli.
 

Pour Anne-Marie Revol, journaliste et romancière française, dont la dernière oeuvre, L’étoile russe, est consacrée au premier cosmonaute de l’humanité, Gagarine est pourtant un personnage riche, fascinant et « incroyablement romanesque ».

« Je n’aurais moi-même jamais pensé que j’écrirais un jour un livre sur Youri Gagarine, dit-elle d’emblée, jointe à Paris par Le Devoir. Je ne suis ni russophone ni spécialiste de la conquête spatiale. C’est mon petit garçon Lancelot qui, en se passionnant pour l’astronaute français Thomas Pesquet alors qu’il s’apprêtait à rejoindre la Station spatiale internationale, m’a encouragée à faire quelques recherches. »

En redécouvrant le parcours atypique et captivant du pionnier de l’espace, Anne-Marie Revol a immédiatement eu envie de le faire revivre. « Plusieurs aspects le rendent particulièrement extraordinaire. Ses origines modestes, le secret entourant sa mission, l’idée que sa femme n’était même pas au courant qu’il s’apprêtait à risquer sa vie. »

La journaliste s’est dite également bouleversée par l’existence imposée à Gagarine à la suite de son vol historique. « C’est très triste. Il n’a pas du tout été préparé à la gloire qui a été la sienne. De plus, afin de le protéger, on l’a interdit de vol. Alors, après avoir goûté à quelque chose d’extraordinaire, vécu l’apesanteur et vu la Terre du ciel, il a été cloué au sol. Derrière son image d’homme parfait, il était plein de failles. »

Dix points de vue

Revol retrace l’histoire héroïque et tragique de l’enfant prodige de l’URSS, de ce premier vol jusqu’à sa mort à tout juste 34 ans, à travers les voix de dix personnages que Gagarine a côtoyés ou inspirés. On y rencontre notamment la paysanne qui l’a retrouvé à son retour sur la Terre, la doublure qui devait assurer son remplacement à bord en cas d’imprévus, sa veuve, qui se dévoile à travers un journal intime, et un grand-père soviétique ayant émigré aux États-Unis qui assiste avec dépit à la vente aux enchères du vaisseau Vostok.

Bien que plusieurs personnages sortent tout droit de l’imagination de Revol, d’autres sont bien réels, tout comme les propos qu’ils tiennent. « C’est le cas d’Anna, cette paysanne qui, les deux mains dans le champ de patates, est tombée sur cet énergumène dans une combinaison orange qui prétendait venir des étoiles. Plusieurs livres d’histoire relatent les propos qu’ils ont échangés lors de leur rencontre, que j’ai rapportés fidèlement. Pour le reste, je lui ai inventé une histoire la plus plausible possible », soutient Revol.

Par exemple, rien ne prouve que la milice soit passée dans le village pour interdire à Anna de révéler que le cosmonaute ne se trouvait pas à bord de sa fusée lors de l’atterrissage. « Cette discussion a probablement eu lieu à un moment ou à un autre, car elle a tenu sa version pendant 20 ans avant que la Russie ne révèle que la fusée n’était pas conçue pour que Gagarine puisse rester à bord. Il devait être expulsé. Mais, à l’époque, il n’était pas question que les Américains soient mis au courant. »

Aux couleurs de la guerre froide

Cette forme narrative a nécessité un travail de recherche monumental qui a duré près de six mois, partagé entre les reportages réalisés aux quatre coins de la France et le temps passé à la maison, avec sa famille. « J’ai passé au crible des kilomètres d’articles de l’époque sur l’exploit. Chaque année, lors de l’anniversaire du vol, des papiers étaient publiés avec, souvent, de nouvelles révélations, comme la cause de sa mort, dévoilée lors du trentième anniversaire. »

Malgré ce que l’URSS a bien voulu faire croire au monde à cette époque où la guerre froide battait son plein et où aucune défaillance n’était permise, le premier vol habité dans l’espace ne s’est pas déroulé sans encombre. « Les statistiques dévoilées a posteriori montraient que le cosmonaute avait 56 % de chances de s’écraser et 44 % de revenir vivant. Il y a eu plusieurs problèmes techniques et de communication. Il faut dire que les Russes n’ont pas perdu de temps. Quelques jours plus tard, ils se faisaient coiffer au poteau par les Américains. » Malgré les drames, les secrets et l’absence de liberté auxquels s’est heurté Gagarine tout au long de sa courte vie, il demeure, selon l’écrivaine, à une époque où l’exploration spatiale s’accélère à un rythme trépidant, « le père de tous les cosmonautes ».

« Aujourd’hui, tous les astronautes, peu importe l’origine, reprennent les rituels de Gagarine. Ainsi, ils s’arrêtent pour uriner sur la roue arrière du véhicule qui les conduit à la piste de décollage. Même les femmes le font, dans un verre qu’elles vident sur la route. Ils gravent aussi leur nom sur la porte de la dernière chambre dans laquelle ils dorment et évitent de se raser la journée du décollage. » Hommage ou superstition ? « Les deux, je crois », lance l’auteure dans un grand éclat de rire.