«Miley Cyrus et les malheureux du siècle»: Thomas O. St-Pierre à grand coup de boulet de démolition contre le mur de la haine

Jadis enfant star, Miley Cyrus devenait, au moment où elle se brassait le bonbon lors des MTV Video Music Awards 2013, le symbole de la déliquescence morale de toute une génération.
Photo: Theo Wargo Agence France-Presse Jadis enfant star, Miley Cyrus devenait, au moment où elle se brassait le bonbon lors des MTV Video Music Awards 2013, le symbole de la déliquescence morale de toute une génération.

Il semble rarement se passer une semaine sans qu’un professeur de littérature ou de philo au cégep se désole dans une lettre ouverte aux journaux de la piètre culture générale de ses étudiants, forcément dépeints en larves prostrées sur leur téléphone intelligent. Une quantité impressionnante de papier a de la même manière été gaspillée au cours des dernières années afin de décrire les comportements fascinants ou déplorables des millénariaux.

 

« Quand je suis devenu prof de philo, le niveau des élèves n’était vraiment pas ce à quoi je m’attendais. J’avais à chaque session des étudiants qui me jetaient par terre parce qu’ils étaient brillants, ordonnés, cultivés, bien plus que moi à leur âge, alors que je m’attendais à ça, oui, à ce qu’ils ne soient pas intéressés, à ce qu’ils écrivent mal », se rappelle Thomas O. St-Pierre, qui gagne aujourd’hui sa vie en tant que traducteur. « Chaque fois que je lis des textes sur les millénariaux, j’ai l’impression d’en apprendre autant que lorsque je lis un texte qui décrit grossièrement les traits de personnalité que partageraient tous les membres d’une nation. Généralement, c’est pas mal de la bouette. »

« Personnellement, ce qui me fascine le plus au sujet de notre époque est l’intensité de la haine que nous lui portons : elle serait individualiste, superficielle, consumériste, violente, postfactuelle », énumère l’écrivain dans Miley Cyrus et les malheureux du siècle.Défense de notre époque et de sa jeunesse, pamphlet heurtant comme un boulet de démolition — une wrecking ball — l’idée reçue voulant que notre monde coure à sa perte et que le nouveau millénaire soit invivable.

Jadis enfant star, Miley Cyrus devenait, au moment où elle se brassait le bonbon lors des MTV Video Music Awards 2013, le symbole de la déliquescence morale de toute une génération. Une chanteuse pop attisant, pour mieux s’en jouer, les instincts pudibonds de ses aînés ? Incroyable, n’est-ce pas ?

« Il m’arrive moi-même d’être parfois agacé par la jeunesse, avoue St-Pierre, jeune père de 31 ans, mais il faut reconnaître, d’une part, que c’est inévitable et, d’autre part, que comme toutes les formes d’agacement, ce n’est pas très fécond ni très élégant. »

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir L'auteur Thomas O. St-Pierre

Pour réhabiliter le cynisme

Céder à la modophobie, joli néologisme inventé par Thomas O. St-Pierre afin de désigner la détestation de l’époque, équivaudrait ainsi à embrasser « une fiction dont on se plaît à trouver les preuves qui nous arrangent », parce qu’elle alimente l’illusion de notre supériorité intellectuelle et permet d’apaiser à peu de frais notre peur du changement.

Mais comment lutter contre ses élans modophobes ? En renouant avec un sain cynisme et en ajustant nos attentes par rapport à l’espèce humaine, propose l’auteur des romans Même ceux qui s’appellent Marcel et de Charlotte ne sourit pas.

« La modophobie trouve à nos frustrations des causes extérieures, c’est une manière sophistiquée de blâmer les autres parce qu’on est malheureux, plaide-t-il. Mon cynisme est davantage une forme d’acceptation que de fatalisme. Il faut juste accepter que les humains ont tendance à se comporter de manière individualiste ou égoïste, même s’ils ne le sont pas toujours. Si on imagine l’humain exempt d’égoïsme, on se condamne à être déçu. C’est Marc Aurèle qui suggérait, pour mieux vivre sa journée, de se lever chaque matin en imaginant qu’on va rencontrer quelqu’un qui pue ou qui est méchant — ce qui de toute façon se produit rarement. Il suffit souvent de changer ses perceptions, de cesser de vouloir modifier le comportement des autres, pour être plus heureux, plus calme. »

Charité intergénérationnelle

« Les réseaux sociaux ne sont rien d’autre qu’un condensateur de comportements humains », observe ailleurs l’essayiste, en s’attaquant au discours voulant que Facebook et Twitter génèrent chez leurs utilisateurs des attitudes problématiques qui n’existaient pas aux temps bénis du pigeon voyageur.

« Je ne prétends pas que notre époque n’a rien de particulier, précise-t-il. Forcément, elle va avoir des maux qui lui sont propres. Les réseaux sociaux, les téléphones intelligents ont une incidence sur notre vie, mais je ne pense pas qu’ils nous modifient. Les failles que ces outils-là exploitent sont déjà en nous. Les caractéristiques qu’on juge comme celles de notre époque découlent de caractéristiques intemporelles de la nature humaine. Et la détestation de la nature humaine, c’est une forme de détestation de soi. »

« Cette aliénation par la technologie qui ferait que plus personne ne se parle pour vrai, comme on le dit souvent, ça ne rejoint pas du tout mon expérience personnelle, ajoute-t-il. J’organise, grâce aux réseaux sociaux, des rencontres avec mes amis, et on se parle ! Mais c’est tellement plus jouissif de nourrir notre modophobe intérieur et de condamner le déclin de la civilisation ! »

Afin de se prémunir contre cette pollution intellectuelle qu’est la modophobie et ne pas mépriser tout ce qui est plus jeune et fringant que nous, Thomas O. St-Pierre en appelle à une forme de charité intergénérationnelle, idée empruntée à l’intellectuel André Laurendeau.

« Plutôt que de lire tous ces maudits articles sur les millénariaux qui veulent un horaire plus flexible et pas de voiture, apprenez donc à les connaître, en partant du principe que ce ne sont peut-être pas des imbéciles. »

Extrait de « Miley Cyrus et les malheureux du siècle »

« Le miroir que Miley nous tend réfléchit la façon dont nous regardons, réprobateurs et consternés, notre époque : sa jeunesse, sa musique, son rapport au succès, ses réseaux sociaux, ses moeurs, ses rapports interpersonnels. Je crois que nous sommes injustes à l’égard de notre époque, injustes envers notre jeunesse, injustes envers Miley Cyrus. »

Miley Cyrus et les malheureux du siècle. Défense de notre époque et de sa jeunesse.

Thomas O. St-Pierre, Atelier 10, Montréal, 2018, 105 pages